Mercredi , 27 mai 2020
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Peut-on espérer un avant et un après Corona ?

Nombreux sont ceux qui s’interrogent sur les effets que produit le virus Corona et les ravages que ce dernier peut occasionner sur notre santé et notre mode de vie. Plus rares sont ceux qui s’interrogent sur les conséquences d’une telle pandémie et quel monde va-t-elle laisser une fois l’invisible virus vaincu.

Virologues, infectiologues, biologistes et médecins sont en charge de la dimension purement scientifique du virus et ne manqueront pas de tout faire pour parvenir à endiguer ce mal et lui trouver un traitement à moyen et long terme. Le traitement des vivants dans leur dimension biologique est, certes, indispensable à la survie des individus, en revanche il ne règle pas tous les autres aspects de la vie humaine (émotions, liens, créativité, spiritualité, dignité, droits, etc.). La concurrence entre les laboratoires, l’enjeu économique et commercial, le leadership mondial sont quelques-unes des motivations qui concourent à la résolution du problème purement biologique du virus. En revanche, quel enseignement peut-on tirer de cette crise mondiale ? Quelle transformation du modèle politique, social et économique doit-on introduire ? Quelle nouvelle philosophie de vie doit-on envisager après une telle prise de conscience de la fragilité de la vie de l’Homme où qu’il soit et quel qu’il soit ?

C’est cette dimension géopolitique de la pandémie qu’il conviendrait d’aborder dans l’espoir de voir émerger une nouvelle « narration » centrée sur les véritables priorités, longtemps occultées par le mirage du profit, du PIB et de la croissance économique. Une narration où l’Homme et la Planète Terre seraient au cœur d’un nouveau système qui mettrait fin à la guerre économique où l’arme bactériologique serait l’arme absolue de la guerre de tous contre tous.

Egaux dans la vulnérabilité

Si on prend les pandémies et les catastrophes naturelles ou accidentelles survenues depuis 50 ans on s’aperçoit que les pandémies (Ebola, paludisme, choléra, sars) ont souvent été circonscrites dans le temps et dans l’espace même si elles ont pu toucher plusieurs populations à la fois. Elles demeurent néanmoins étroitement liées à la pauvreté, à l’iniquité dans les termes des échanges, aux injustices économiques et sociales et à l’atteinte aux droits humains. Avec Tchernobyl et Fukushima on a découvert une autre forme de catastrophe provoquée par l’homme dont l’action est motivée par la puissance, la course effrénée vers la domination totale. On a découvert une évidence qu’on a feint d’ignorer à savoir l’abolition des frontières et l’interdépendance des Etats. Le nuage de Tchernobyl n’avait pas besoin de visa pour traverser les frontières et contaminer des milliers de kilomètres de terres cultivables, polluer les nappes phréatiques et provoquer des malformations jamais vues auparavant chez les nouveau-nés.

Demain, le stress hydrique, la pollution de l’air, le réchauffement climatique finiront par réduire nos vies dans le temps et dans l’espace.

Corona « My Love » !

Nous entendons et lisons toutes les thèses allant de la plus complotiste à la plus fataliste mettant la responsabilité sur le dos de l’oligarchie mondiale pour les premiers et l’ultime épreuve qu’inflige Dieu à l’humain pour les deuxièmes. Que le problème soit de nature transversale/nominale ou verticale/déiste, il demeure néanmoins universel et ne reconnaît aucune frontière géographique ou sociale. L’invisible virus met en évidence la vulnérabilité de l’Homme, les limites de ses connaissances, et son « confinement », le cas de le dire ! dans un système économique universel autodestructeur. Le pied de nez que fait le virus au système néolibéral réside dans la stricte application de la doctrine de la liberté de circulation octroyée plus facilement aux biens qu’aux personnes et à la théorie de la main invisible. Cette main invisible chère à Adam Smith, semble avoir permis la destruction des souverainetés nationales autant que la souveraineté de l’Homme. Ni les nations et encore moins les individus ne sont, désormais, maîtres de leurs destins et de leurs vies. La main invisible du marché s’est emballée pour nous apporter la preuve de notre vulnérabilité et nous inciter à revoir nos priorités et à réviser nos valeurs.

Néolibéralisme vs valeurs et recherche de sens

Le virus Corona, ne reconnaît ni couleurs de peau, ni classes sociales, ni frontières géographiques. N’épargne ni le « petit peuple » ni les « grands » de ce monde et se déplace selon un mouvement et un rythme incontrôlable mettant à mal tout le système économique, social et médiatique. L’économie s’effondre, les liens sociaux se délitent, et les médias qui croyaient avoir une emprise sur le réel et le façonnaient d’une certaine manière, sont à présent désorientés en train de démentir ce qu’ils affirmaient quelques minutes plus tôt. Les piliers sur lesquels repose le système néolibéral tout puissant à savoir : la manipulation médiatique au service de l’efficacité et la rentabilité économique au profit d’une infime minorité, sont à présent ébranlées et font émerger à la surface des questions aussi fondamentales que celles sur les valeurs et le sens de l’action de l’Homme.  Peut-on continuer à exploiter l’Homme et la planète de cette manière sans se soucier des conséquences ? Allons-nous accepter le tri-sélectif à l’entrée des hôpitaux pour ne soigner que les personnes encore susceptibles de produire et d’engraisser les 1% qui profitent du système ? Allons-nous vers l’instauration d’un système liberticide au nom de la sécurité et cette fois-ci la sécurité sanitaire ?

Ou peut-on espérer une prise de conscience de l’impératif de revoir le système dans son ensemble en vue d’une plus grande équité dans la distribution des richesses et d’une véritable justice sociale ?

Egaux dans notre vulnérabilité face à une maladie contre laquelle l’argent n’y peut rien, il devient impératif de s’interroger sur la finalité du système et l’obsolescence de ses objectifs. Riche ou pauvre on peut mourir étant donné les limites de la science. L’emballement du système économique qui se veut unique et universel, désidéologisé, c’est-à-dire sans sens critique et ayant une seule et unique valeur l’argent, ce système touche à sa fin par trop de cupidité et sentiment d’hyper-puissance. Ce que le virus a mis en évidence, c’est la nécessité de repenser le monde dans toutes ses dimensions, économique, sociale, écologique et politique. Un système si fragile qu’un simple virus a fait vaciller en si peu de temps (cracs boursiers, fermeture d’usines par centaines de milliers, licenciements, pénurie, affolement des populations, méfiance de tous contre tous), ne peut en aucun cas perdurer. Raison pour laquelle, certaines voix commencent à prôner la gouvernance mondiale comme solution ultime.

Gouvernance mondiale

Si l’idée de la gouvernance mondiale remonte aux accords de Bretton Wood à l’issue de la 2e guerre mondiale ainsi que toutes les institutions internationales visant à se doter de réglementations supranationales dont l’objectif était d’harmoniser les dispositions nationales et favoriser ainsi les échanges, nous voyons à quel point aujourd’hui, cette « harmonisation » est à l’origine d’injustices et de déséquilibre entre les Etats. Le transfert de compétences de la main des Etat-nations à celle d’organismes internationaux eux-mêmes sujets à des rivalités entre puissances, a perverti les objectifs initiaux de la gouvernance mondiale. Cette gouvernance a consacré la superpuissance de ses institutions et les pays qui les dominent au détriment des souverainetés nationales. On peut imaginer que l’universalisation des droits de l’Homme et les règles de respect de la planète soient bénéfiques à l’ensemble de l’humanité. Encore faut-il que ces mêmes valeurs ne soient pas à géométrie variable et ce en fonction des intérêts de ceux qui sont censés les appliquer. L’histoire nous démontre que non seulement l’application de ses règles, et l’ensemble des valeurs qu’elles véhiculent, est très discutable (certains peuples n’ont pas accès à leurs droits élémentaires, certaines dispositions en relation avec la protection de l’environnement sont complètement ignorées), l’argument des droits de l’Homme peut même être utilisé à des fins hégémoniques, d’exploitation des richesses et de pouvoir.  Le transfert progressif du pouvoir des Etat vers les institutions internationales et des institutions vers une oligarchie mondiale devenue très puissante nous donne à repenser la gouvernance mondiale à l’aune des deux impératifs susmentionnés à savoir la vie de l’Homme et la survie de la Planète. Une gouvernance représentative, démocratique, échappant au contrôle des lobbies et capable d’appliquer des normes contraignantes pour tous, est un vœu pieux. L’Histoire n’a fait que démontrer la pertinence des théories de Hobbes sur la violence inhérente à l’état nature de l’Homme. Le virus vient de nous le démontrer aussi bien à une petite échelle en voyant les gens se battre pour des rouleaux de papier toilette (bataille de survie !) qu’à une plus grande échelle à travers la guerre commerciale à laquelle se livrent les puissances mondiales. Le vaccin devient le trophée qui va déterminer le leadership mondial. Corona arrive à point nommé pour nous mettre face à nos responsabilités et nous contraindre à répondre à une question cruciale : quel monde nous voulons pour les générations à venir ? Nous avons le choix entre un nouvel ordre mondial oligarchique et déshumanisé dont on voit aujourd’hui la dangerosité. Ou alors, envisager les relations internationales à l’aune des deux impératifs susmentionnés. Cette dernière alternative passe d’abord par une prise de conscience collective de la nécessité d’inverser le transfert de compétences vers plus d’Etat.

Le Plus d’Etat

La gestion de la crise du virus Corona a mis en évidence le désengagement du secteur privé, voire la tentative de certains secteurs économiques d’exploiter la crise en leur faveur d’un côté. De l’autre on a constaté le besoin grandissant de l’action publique redonnant au politique la place qu’il mérite et à l’Etat le rôle qu’il est censé joué. L’Etat au service de tous de manière équitable et égalitaire, l’Etat protecteur des personnes et des biens, l’Etat qui redéfinit ses priorités et place la vie de l’Homme au-dessus des intérêts particuliers, l’Etat qui recouvre son autorité et son rôle et donc sa souveraineté et par-là même la souveraineté de chaque citoyen, c’est cette conception de l’Etat que le virus a réussi à remettre à l’ordre du jour. Quand l’Etat réquisitionne, met au service des citoyens tous les moyens financiers et humains pour assurer la sécurité et la préservation de la vie, il redéfinit ses priorités et affirme sa souveraineté.

En plus de la réhabilitation de l’Etat, il est important de classer les services publics : éducation, santé, transport, énergie, culture et services de justice comme domaines de souveraineté, où le rôle de l’Etat consiste à garantir l’accès à ces services à tous les citoyens sans exception. Ces domaines doivent être de qualité et échapper impérativement aux règles du marché tout en représentant l’essentiel de l’action publique.

L’environnement est aussi un enjeu de souveraineté nationale tant il est aussi lié à la qualité de vie et à la santé des citoyens. Il est évident que dans ce domaine l’action à l’échelle d’un Etat ne suffit pas, mais la responsabilité commande à chaque Etat d’entreprendre les mesures qui s’imposent.

Les liens sociaux, les valeurs humaines, la quête du sens passent par un système éducatif et une politique culturelle en rupture avec les règles du marché.

Quant au politique, il est grand temps de repenser l’action publique non pas en fonction de ce qu’exigent les bailleurs de fonds et les institutions internationales, mais, d’abord et avant tout, en fonction de l’impératif de la préservation de la vie humaine et celle de l’environnement dans lequel nous vivons ayant comme objectif le bien-être collectif. L’inversement des priorités dans le respect de la vie humaine doit être aux fondements des politiques publiques.

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