Dimanche , 15 septembre 2019
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Vers un vote «manipulé» par les réseaux sociaux

Monique Dagnaud est directrice de recherche CNRS à l’Institut Marcel Mauss. Elle enseigne à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, et dans le master professionnel de l’INA. Selon elle, «le sens de ce mot-valise [Ndlr : Antisystème] s’éclate en diverses directions, [tels que] contre les élites, contre le capitalisme, contre la finance, contre la mondialisation, contre l’évolution de la société, contre le bipartisme, contre la pensée unique» etc…, et il renvoie d’abord à une attitude psychologique (…) qui résulte d’une sorte de désespoir démocratique».

Pour la Tunisie, c’est d’abord une population qui défie l’Etat dans toutes ses déclinaisons et même la puissance publique, si elle ne les renie pas complètement pour faire sa catharsis des années de «persécution», qui ne prennent de la démocratie que leurs propres libertés, et qui veulent des solutions, immédiates et faciles, de la part des gouvernants. Comme pour la France, objet de l’article de Monique Dagnaud, la société tunisienne est «perçue par nombre de citoyens comme définitivement aux mains d’une élite qui se sert elle-même avant de servir les intérêts du pays. Pire, au-delà de cette logique d’intérêts, le monde dirigeant apparaît incompétent, cultivant l’immobilisme, incapable de mettre la société en mouvement».

  • Des anti-systèmes, non. Des anarchistes, oui !

Africanmanager estimait, depuis mai dernier, que les élections de 2019 pourraient être celles des antisystèmes. Or, à la lumière des 3 volets du Grand Débat politique, rares étaient parmi les 26 candidats aux présidentielles de 2019, qui se révèleront être des antisystèmes. Quelques-uns y ressemblent, sans plus. Gauche-caviar qui n’a jamais exercé un travail, ce qui le placerait plutôt dans la petite bourgeoisie, Hamma Hammami n’a de l’antisystème que l’appel à la nationalisation de richesses et des ressources et le refus de payer les dettes, dites odieuses. Rahoui n’est pas loin de Hamma, sans en être ni une copie, ni complètement différent.

Makhlouf n’est qu’un idéaliste anarchisme destructeur de tout, apparenté CPR. Abbou est un Makhlouf, un tantinet moins anarchiste et un peu plus policé. Marzouki est à classer dans la même case que Mohamed Abbou, mais en plus aigri et qui ne s’est pas encore dégrisé du faste du palais de Carthage de 2011. Nabil Karoui était, peut-être, un anti-Ben Ali, mais pas son antisystème, et en tout cas, plus un aventurier politique sur véhicule social qu’un Abbé Pierre ou un Robin des bois. Il prolonge en tout cas le système. Une victime collatérale du système, créée par les médias. El Hamdi est un ancien Nahdhaoui reconverti qui cherche encore sa voie. Le reste, c’est des enfants du système ou des réformistes qui cherchent à adapter le système à la nouvelle conjoncture, juste le temps de la campagne. Bref, nous ne voyons parmi eux aucun véritable antisystème, ou qui apporte une alternative, viable et surtout bancable à l’ancien système.

  • Un corps «électoral», virtuel de 7,3 millions, dont 4,1 directement accessibles sur Messenger

Il reste que ces élections ne seront manifestement plus celles des antisystèmes au sens positif du terme, le Tunisien moyen étant conservateur par essence et surtout lorsque cela touche à sa poche, d’entrée comme de sortie, et sera plutôt une élection au faciès. Beaucoup l’ont compris et avaient, dès juin, entrepris l’œuvre de se confectionner une bonne figure. Et afin de toucher le plus de monde, on leur a conseillé de tout miser sur les réseaux sociaux.

Ils sont en effet, selon des chiffres récents de «Digital Discovery», 7,3 millions d’utilisateurs de fb, dont 56 % d’hommes, 44 % de femmes et 57 % dans la tranche d’âge de 25 à 54 %. Ils sont, en Tunisie toujours, 4,1 millions à utiliser l’application «Messenger», dont 60 % dans la tranche d’âge de 25 à 54 ans. Sur Instagram, il y aurait 1,9 million de Tunisiens inscrits et actifs et 1 million sur LinkedIn. C’est dire l’étendue de ce corps électoral virtuel, la vitesse de son accessibilité, et la facilité de le contacter qui est instantanée et pas trop coûteuse, lorsqu’on y ajoute le sponsoring, directement ou indirectement par les chargés des campagnes des candidats. Rares sont ceux qui n’y avaient pas eu recours, directement ou par la voie d’autres pages, de vrais ou de faux profils. Le principal réseau social, déjà aguerri depuis ladite révolution de 2011, a ainsi commencé depuis juin dernier à pulluler d’images, vidéos, textes en musique, fait par des Tunisiens, parfois lambda, experts en outils de montage et de fabrication d’images.

L’espace public virtuel, étant hors contrôle, considéré comme l’Agora des temps modernes où tout un chacun peut dire et écrire tout ce qu’il veut, calomnier et insulter, sans être dérangé. Ajoutez à tout cela les commentateurs, passagers, initiés ou carrément payés, et on en arrive à une véritable officine de campagne qui, si elle a les moyens, sera capable de fabriquer facilement des gagnants ; une véritable usine à présidents ou à députés. Un des candidats-on ne le nommera pas par souci d’impartialité- avait par exemple essuyé une campagne de dénigrement à 800 mille USD. Un autre a certainement beaucoup dépensé pour ses innombrables multiples campagnes sur les réseaux sociaux. Il y a même des officines, officielles, chargées du sponsoring et payables en Dinar.

Ce sont ceux-là qui «manipulent», au vu et au su des hommes et de leurs lois, l’électorat en chair et en os, et qui vous fabriqueront le président qui sortira des urnes tunisiennes.

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