Jeudi , 5 décembre 2019
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Entre 2014 et 2019 : trois différences fondamentales

31 jours nous séparent du premier tour de l’élection présidentielle, prévu pour le 15 septembre 2019. Pour l’instant, la communication l’emporte sur les projets et sur les intentions réelles des 26 candidats retenus par l’instance supérieure indépendante des élections (Isie), ce qui plonge les électeurs dans un certain désarroi. Déjà.

Il faut d’abord constater qu’un peu plus des deux tiers des électeurs potentiels à l’échéance du 15 septembre prochain ne se sont pas encore décidés sur l’identité du candidat auquel ils adresseront leur vote. Ceci fait que la partie est encore loin d’avoir été jouée et que le mois prochain sera décisif. C’est dans cette optique que l’ensemble des forces politiques en présence commanditent des sondages à gogo dans l’espoir de comprendre ce que veut cette majorité qui ne s’est toujours pas exprimée. Des sondages que l’Isie interdit aux médias de publier ou de commenter dans une décision pour le moins étrange.

Cela étant, l’électeur tunisien éprouve un certain désarroi devant la pléthore de candidatures qui lui est proposée. Au moins 26 candidats se bousculeront sur les bulletins de vote en espérant attirer la sympathie des électeurs et passer au deuxième tour. Ils étaient 27 en 2014 dont les candidatures ont été finalement retenues, mais cela n’empêche pas que l’élection de 2019 soit très différente et bien plus compliquée que celle de 2014.

La première des différences fondamentales est l’irruption violente des mouvements populistes dans cette élection. Nabil Karoui et Abir Moussi représentent à eux deux une part non négligeable des intentions de vote et ils profitent, tous deux, de la situation sociale et économique difficile pour construire leur discours politique. Abir Moussi récolte les voix des « c’était mieux avant » même si, étrangement, elle ne s’entend avec aucun des hommes politiques de l’ancien RCD, son parti de prédilection. Son discours réfutant la révolution et tout ce qui en a résulté politiquement et économiquement. Il s’agit d’un discours tranché qui ne laisse pas indifférent et qui ressemble aux discours de l’extrême droite européenne ou encore à celui des chantres du Brexit.

Nabil Karoui, quant à lui, s’est construit un électorat à travers l’association « Khalil Tounes ». En distribuant de la charité aux quatre coins du pays, Nabil Karoui a été surpris, d’après ses propres dires, de voir que les gens lui demandaient de se présenter à l’élection et il ne le fait que pour répondre favorablement à leur sollicitation. C’est ce qu’il a lui-même déclaré sur le plateau de Myriam Belkadhi. Donc autant dire que son discours est loin d’être politique mais il s’adresse aux cœurs et…aux estomacs.

Abir Moussi et Nabil Karoui ont également profité de la tentative ratée du gouvernement de leur barrer la route à travers un amendement de la loi électorale. Ils ont gagné en popularité en jouant les victimes de ce qu’ils présentent comme un gouvernement autoritaire et incompétent.

Une deuxième différence fondamentale entre l’élection de 2014 et celle de 2019 vient du fait que le chef du gouvernement en exercice se porte également candidat à l’élection présidentielle. En 2014, les élections avaient été organisées par un gouvernement de technocrates conduit par Mehdi Jomâa avec l’engagement ferme de ne pas se porter candidat. En 2019, le chef du gouvernement, Youssef Chahed est le candidat du parti Tahya Tounes. Il est admis en matière politique que celui qui tient le pouvoir part avec une certaine avance auprès de l’opinion publique dans les courses électorales. Mais toute médaille a son revers et les attaques visant Youssef Chahed se basent sur le bilan de son gouvernement. En effet, il est présenté, à tort ou à raison, comme le premier responsable des maux du pays aussi bien dans la situation financière de l’Etat que pour les coupures d’eau et d’électricité. Vu la situation actuelle, la fenêtre de tir pour les adversaires de M. Chahed est grande ouverte. D’ailleurs, les attaques les plus « faciles » proviennent des soupçons de collusion d’utilisation des moyens de l’Etat pour la campagne Tahya Tounes en faveur de Youssef Chahed. En tout cas, il s’agit d’une situation inédite post-révolution et dont l’impact sur l’opinion publique reste insondable. Il n’en reste pas moins que Youssef Chahed joue son va-tout dans cette élection.

 

Devant une telle confusion au vu du nombre de candidats et de la pauvreté des informations concernant leurs programmes, certains électeurs pourraient être tentés par un vote idéologique du type « vote utile » en 2014. Mais il existe, là aussi, une différence fondamentale qui consiste au fait que les camps idéologiques ne sont plus aussi clairement marqués qu’ils l’étaient il y a 5 ans. Lors de la dernière élection présidentielle, il y avait d’un côté le camp islamiste-révolutionniste représenté par Moncef Marzouki et de l’autre, le camp moderniste représenté par Béji Caïd Essebsi. Les camps étaient si bien marqués que l’on évoquait à l’époque les risques de polarisation de la vie politique en Tunisie. Aujourd’hui chaque famille politique est représentée par au moins trois candidats. Même les formations les plus disciplinées, comme le camp islamiste, présente aujourd’hui Abdelfattah Mourou, Hammadi Jebali et Hatem Boulabiar, tous dirigeants ou anciens dirigeants d’Ennahdha. La gauche présente également trois candidats : Hamma Hammami, Abid Briki et Mongi Rahoui. L’éparpillement des candidatures complique davantage pour l’électeur la mission de choisir le candidat idoine en conformité avec ses convictions.

La réflexion devrait ensuite aller vers le sens profond des mots et des définitions politiques. Un travail que les candidats et les partis doivent accomplir. Que veut dire être islamiste en 2019 en Tunisie ? Il n’y a que Lotfi Zitoun et quelques autres personnes au sein d’Ennahdha qui se sont aventurées sur ce chemin, avec le résultat que l’on connait. Mais dans la même veine, que veut dire être progressiste, ou moderniste, ou de gauche, ou destourien en Tunisie en 2019 ? La scène politique tunisienne est dépourvue d’une telle réflexion qui aboutirait à une réelle identité politique ensuite à des programmes en conformité avec un contrat moral basé sur les convictions.

Aujourd’hui ce sont les communicateurs qui règnent sur la scène et font dire à leurs candidats des mots détournés de leur sens profond et essayent de nous « vendre » leurs candidats comme on vendrait un pot de yaourt ou un paquet de pâtes. Ce sont des produits marketing qui vont se présenter aux électeurs pour les convaincre par le « paraitre » et non par « l’être ». Toutefois, ceci n’enlève rien au caractère crucial que vont avoir ces élections dans le cheminement démocratique emprunté par la Tunisie depuis 2011.

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