Lundi , 9 décembre 2019
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Accès aux médicaments : plus on est faible, plus on (le) paye cher

Une brèche s’est ouverte dans le monde opaque de l’industrie pharmaceutique. L’Organisation mondiale de la santé a adopté une résolution en faveur de la transparence des prix des médicaments au terme de négociations marathon.

C’est tout un système de fixation de prix qui est visé et remis en cause, un système pervers où les pays à faible et moyen revenu paient parfois plus cher que les pays riches certains médicaments innovants.

Selon une étude de l’Instance tunisienne d’évaluation et d’accréditation santé (INEAS), la Tunisie a payé l’Herceptin, le traitement contre le cancer du sein du laboratoire Roche, plus cher que la France, la Grande-Bretagne ou la Hongrie alors que c’est le pays qui a le PIB/habitant le plus faible.

« Les États négocient les yeux fermés », estime Nathalie Ernoult de Médecins sans frontières (MSF) Access Campaign. Combien paient les voisins pour le même médicament, combien coûte la fabrication, quelles sont les charges de recherche et développement, quelle est la marge de l’industriel ou encore le volume de subventions publiques ? Aucune réponse à ces questions n’est fournie par les « big pharmas ».

Prix « vitrine » et prix « effectif »

Pour les labos, le secret est un levier de pouvoir considérable dans la négociation. Ils sont les seuls à savoir combien chaque pays paie « réellement ».

Car les prix officiels dits « vitrine » et les prix « effectifs » sont différents et noyés par des remises, des doses aux plus démunis ou des garanties d’approvisionnement qui demeurent elles aussi secrètes.

Même au sein des pays riches, les inégalités persistent et parfois même se creusent

Résultat : « Chaque État pense payer le meilleur prix », ironisait un délégué chypriote. Loin d’être favorable aux États et aux patients, ce système a contribué à faire exploser les prix, mis en difficulté les systèmes d’assurance maladie, et surtout privé les plus démunis de soins.

Les inégalités sont observées entre pays et à l’intérieur d’un même pays. Ce sont les moins bien lotis, privés de couverture santé, qui peinent à assumer les traitements coûteux de leurs poches.

Prix trop élevés

Même au sein des pays riches, les inégalités persistent et parfois même se creusent. En Suisse, l’organisation Public Eye a souvent dénoncé les prix trop élevés du traitement contre le cancer du sein produit par la firme bâloise Roche.

Cette association qui œuvre entre autres à l’accessibilité des soins a proposé le recours aux mécanismes d’exception de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) comme la licence obligatoire, afin d’aller outre le brevet.

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Aux États-Unis, la chambre des représentants a récemment convoqué le dirigeant du laboratoire Gilead qui détient le brevet du sofosbuvir, un traitement révolutionnaire qui guérit une fois pour toute l’hépatite C.

La députée démocrate Alexandria Ocasio-Cortez l’a vivement tancé en raison des prix trop élevés aux États-Unis – plusieurs dizaines de milliers de dollars – alors qu’il est à huit dollars en Australie, notamment grâce à une couverture santé efficace.

Ce même traitement de l’hépatite C a été produit localement en Égypte, seul pays arabe « co-auteur » de la résolution de la transparence.

Consensus onusien brisé

« Deux millions de personnes ont été traitées jusqu’à maintenant avec un coût de 60 dollars par patient », selon le représentant qui s’est exprimé durant les travaux de l’assemblée.

Pour ce faire l’Égypte a dû se justifier. Elle a refusé l’enregistrement du brevet de Gilead au motif que cette société n’a fait que racheter une autre, Pharmasset, qui l’a inventé.

Le délégué a appelé l’OMS à renforcer les capacités des États sous-développés et en voie de développement en matière de flexibilités prévues par l’Organisation mondiale du commerce.

Le délégué du Maroc s’est aussi exprimé favorablement pour la transparence. Considérant la vaccination comme une action prioritaire, il a regretté que les prix élevés de nouveaux vaccins limitent leur introduction dans le calendrier de vaccination.

Le délégué du Maroc a regretté que les prix élevés de vaccins limitent leur introduction dans le calendrier de vaccination

« De ce fait, il est impératif de soutenir les pays intermédiaires comme le Maroc par la création au sein de l’OMS d’un groupe de travail sur l’accès aux vaccins pour les pays à revenu intermédiaire en ciblant les possibilités de mettre en place des dispositifs d’achat groupé de vaccins dans une situation marquée par le manque de transparence sur les prix des vaccins et de faible concurrencé », a-t-il estimé.

Égypte, Maroc mais aussi Algérie, les soutiens arabes sont donc nombreux. La Tunisie a aussi activement pris part aux travaux du groupe informel de rédaction afin de faire peser la balance en faveur de plus de transparence possible.

Le groupe de travail a adopté cette résolution à huis clos par consensus. Tous les pays pouvaient prendre part aux discussions et proposer des amendements.

Mais mardi 28 mai, coup de théâtre : les Allemands, les Anglais et les Hongrois se sont dissociés à la dernière minute en plein séance plénière. Un fait rare dans les institutions onusiennes où le consensus, même s’il est de façade, prime sur les autres mécanismes de prise de décision.

Maximiser les profits

Ce texte n’est pas contraignant, c’est une déclaration de principe à partir de laquelle les États peuvent s’inspirer pour proposer des amendements de leurs lois.

Considérant que les laboratoires pharmaceutiques refusent de révéler le coût de fabrication, de recherche et développement et des essais cliniques de leurs produits innovants, il n’est pas possible de vérifier le montant réel de ces charges. C’est pourtant l’un de leurs principaux arguments pour justifier les prix pharamineux.

Les États-Unis se sont opposés à la publication des coûts de la recherche et des essais cliniques

Selon Gaëlle Krikorian de MSF – Access Campaign, les compagnies pharmaceutiques ne fixent pas leurs prix pour s’assurer de l’accès aux soins de tous les patients.

« Ils les fixent pour maximiser leur profits ce qui conduit à une rationalisation des médicaments quand les patients et les systèmes de santé ne peuvent pas se les permettre », a-t-elle dénoncé.

En contrepartie, pour les industriels pharmaceutiques, c’est aux États de garantir la couverture santé de leurs citoyens.

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Cependant, si les États demandent la transparence des prix, c’est bien parce qu’ils aspirent à fournir une couverture plus large en nombre et en qualité.

Première étape

Ainsi, cette résolution n’est qu’une « première étape » selon plusieurs organisations non gouvernementales. En effet, la version adoptée est a minima car le projet de résolution initial comprenait la publication des coûts de la recherche et développement, des essais cliniques ainsi que le montant d’aide publique à la recherche dont le laboratoire a bénéficié.

Ce sont les États-Unis qui se sont opposés à la publication des coûts de la recherche et des essais cliniques, mais ils ont cédé sur la transparence des prix.

Si cette résolution est appliquée, une base de données sera mise en place comprenant « le prix net ou le prix effectif ou le prix de transaction net ou le prix de vente du fabricant s’entend du montant reçu par le fabricant après déduction de tous les rabais, remises et autres incitations. »

Une plateforme pour l’échange d’information sur les prix des médicaments existe déjà, mais elle est uniquement destinée à la région du Pacifique occidental.

Vous pouvez lire l'article depuis sa source sur Middle East Eye

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