Lundi , 9 décembre 2019
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Ali Hachani: La Tunisie au Conseil de sécurité, quelles opportunités, quels défis?

La Tunisie accédera donc à un siège non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et ce pour une période de deux ans à partir du 1er janvier 2020.Cette échéance est à la fois un honneur qui nous échoit et une lourde tâche que nous devons assumer.
L’honneur découle du fait que, pour un pays comme le nôtre, c’est approximativement tous les vingt ans qu’il a la possibilité d’acquérir la distinction de membre à part entière de cet organe de l’Organisation des Nations unies, composé uniquement de quinze pays, auquel la Charte accorde la «responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationales» et qui, ce faisant, agit au nom de tous les Etats membres de l’Organisation tenus «d’accepter et d’appliquer ses décisions». La lourde tâche provient du fait que le pays en question se voit dans l’obligation d’agir non seulement en tenant compte de ses propres principes et objectifs de politique étrangère ainsi que ceux des régions qu’il est censé représenter, mais également en prêtant attention aux besoins globaux de la communauté internationale, une équation souvent difficile à tenir de nos jours pour un pays de dimensions moyennes ayant, de surcroît, des intérêts économiques et sécuritaires pressants à promouvoir.

La Tunisie doit tirer le maximum d’avantages de la position avancée qu’elle va avoir dans la diplomatie mondiale tout en minimisant les risques d’exposition aux aléas de l’évolution récente de la situation, marquée par une détérioration notable de l’environnement international et l’absence d’entente, devenue plus évidente que jamais, à l’intérieur des ensembles régionaux auxquels nous appartenons, notamment l’ensemble arabe, sachant que pendant tout son mandat, la Tunisie sera le seul pays arabe au Conseil et l’un des trois pays africains. Autant de considérations qui trouveront souvent leur résonance au sein du Conseil de sécurité alors même que ce dernier, et le système multilatéral dans son ensemble, subissent les contrecoups des politiques «unilatéralistes» défendues par certaines des grandes puissances ayant des sièges permanents et le droit de veto.

Ainsi, notre passage au Conseil de sécurité aura d’autant plus de sens que notre diplomatie parviendra à défendre les intérêts de la Tunisie et à appuyer les causes justes de nos espaces d’appartenance géographique et, d’une manière générale, promouvoir la paix et la sécurité mondiales tout en résistant autant que possible aux pressions de ceux qui rêvent de voir les principes du «multilatéralisme» et de la défense collective incarnés par les Nations unies disparaître au profit d’approches sélectives et d’un abus flagrant de pouvoir au niveau international. Pour ce faire, la Tunisie aura besoin de clarté dans les positions, tirées des fondements de sa politique étrangère, de clairvoyance dans la lecture des «variables» qui interviennent dans les relations internationales, ainsi que d’une évaluation correcte de ses objectifs nationaux et ceux de son environnement régional, sans oublier la nécessaire solidité du front intérieur pour faire face, le moment venu, aux diverses pressions qui ne manqueront pas d’être exercées sur notre pays par telle ou telle grande puissance afin de lui dicter des démarches particulières.

De plus, la Tunisie aura besoin d’un degré élevé de préparation de ses services diplomatiques, en particulier ceux du ministère des Affaires étrangères et de la Mission permanente auprès de l’ONU à New York. Il reviendra en effet à ces services de confectionner des dossiers détaillés sur les différentes questions soumises à l’attention du Conseil de sécurité, d’être prêts à réagir à toute nouvelle affaire susceptible d’être examinée par cet organe avec des positions détaillées à leur sujet, d’avoir la capacité d’engager des consultations avec les autres membres du Conseil ainsi qu’avec les pays et groupes de pays intéressés, en particulier ceux qui nous sont les plus proches, dans la perspective d’aider à réaliser des compromis de nature à être entérinés par l’ensemble du Conseil, de préférence sans objection, en tout cas sans utilisation du droit de veto par l’une ou l’autre des cinq puissances qui en disposent. Ceci sera vrai en particulier pour les questions sur lesquelles le Conseil attendra de la Tunisie une vision innovante, voire qu’elle prenne les devants. Ces questions sont nombreuses et procèdent à la fois des considérations d’ordre global et celles de portée régionale ou locale.

Parmi les questions d’ordre global

La lutte contre le terrorisme reste une préoccupation prééminente du Conseil. Après avoir fait l’objet d’une certaine unanimité, elle est cependant différemment interprétée aujourd’hui. Par, d’une part, ceux qui y voient la manifestation d’un extrémisme malsain présentant un danger pour la stabilité mondiale par-delà les régions et les confessions et, d’autre part, ceux qui sont de plus en plus tentés d’y voir un trait de caractère d’une religion donnée, en l’occurrence l’Islam, et de certains pays comme l’Iran et la Syrie. Les différents «comités de suivi» créés par le Conseil pour l’aider à faire face à ce danger deviennent souvent des instruments d’intimidation pour des régimes, des individus et des groupes d’individus accusés, à tort ou à raison, de terrorisme. Que faire face à cette déviation dans l’interprétation d’une mission qui était à l’origine si noble, alors que la Tunisie est elle-même exposée aux conséquences néfastes de ce phénomène?

La prolifération des armes de destruction massive est un autre sujet de friction d’ordre global invoqué souvent à l’encontre de pays en développement qui ont acquis des capacités nucléaires et qui sont accusés par certaines grandes puissances de vouloir développer ces capacités à des fins militaires. Or, outre que ces grandes puissances sont elles-mêmes pourvues d’armes de destruction massive en tous genres, elles ferment les yeux sur certains pays qui les ont obtenues d’une manière illicite alors qu’elles remuent ciel et terre contre certains autres. Comment accepter au Conseil de sécurité une telle dichotomie? Cette question devient particulièrement aiguë du fait du retour sur la scène du problème du nucléaire coréen, après avoir connu une brève accalmie, et l’aggravation du problème du nucléaire iranien. Le Conseil de sécurité sera-t-il amené au cours du mandat de la Tunisie à se saisir de nouveau de ces deux dossiers malgré les objections de la Chine, de la Russie et de certains pays de l’Union européenne (tous fortement contrariés récemment par M.Trump) ou l’ONU et le monde seront-ils placés devant une situation de guerre menée par Washington et certains de ses alliés contre l’un ou l’autre de ces deux pays? Dans les deux cas, notre pays serait mis dans une situation délicate à laquelle il devra se préparer.

Le respect des droits de l’Homme, thème dont le Conseil de sécurité s’est récemment approprié, contournant le travail de l’Assemblée générale de l’ONU, est devenu un autre moyen pour exercer des pressions sur des pays jugés peu regardants à ce sujet au motif que les manquements flagrants dans ce domaine peuvent atteindre des niveaux critiques provoquant des troubles internes et des mouvements de populations au niveau régional mettant en danger la paix et la sécurité internationales. Le concept de la «responsabilité de protéger», né de ce raisonnement, avait été pris comme justification pour renverser l’ancien régime libyen et pour mener des frappes successives contre l’actuel régime syrien. Bien que ce concept semble aujourd’hui remis en cause par certaines puissances «échaudées» par les précédents libyen et syrien, il reste d’actualité pour d’autres. Que faire si la Tunisie était mise au Conseil de sécurité devant une situation entrant dans ce cadre? Et comment concilier une telle approche «humanitaire» avec le principe, auquel la Tunisie est attachée et qui constitue le socle principal de la Charte, du respect de la souveraineté nationale et de non-intervention dans les affaires intérieures des pays?

La question touchant à l’adoption et l’application des sanctions vis-à-vis de certains pays et, d’une manière plus générale, le recours par le Conseil au Chapitre VII de la Charte, devient encore plus aiguë, surtout en cette période où la rétorsion économique et les menaces militaires deviennent l’arme préférée d’une puissance donnée qui essaie de la généraliser à travers le Conseil de sécurité et en dehors de ce Conseil. Comment réagir devant des tentatives allant dans ce sens ou dans le sens d’une extension des prérogatives du Conseil vers une lecture extensive de certaines règles et accords internationaux, alors que cette même puissance, bénéficiant pourtant d’un statut permanent au Conseil, ne se sent plus liée par des décisions adoptées à l’unanimité, notamment celles relatives aux conflits du Moyen-Orient et au nucléaire iranien? Faut-il accepter une telle approche sélective dans un organe censé représenter d’une manière uniforme la légalité internationale?

Les principales questions d’ordre régional et local auxquelles la Tunisie est appelée à accorder une attention particulière au Conseil de sécurité

Ce sont celles qui concernent essentiellement son environnement régional maghrébin, arabe et africain, soit les plus proches de nos intérêts politiques, sécuritaires et économiques, à savoir, en particulier, l’affaire palestinienne, l’affaire du Sahara occidental, la crise libyenne, les crises syrienne et yéménite, sans oublier les différends intra et interafricains qui continuent de surgir malgré une évolution globalement favorable en Afrique subsaharienne. L’approche de ces dossiers doit comporter un élément de concertation avec les groupements régionaux auxquels nous appartenons (à savoir, en particulier, le Groupe arabe et le Groupe africainÚ
Úaux Nations unies) ainsi qu’avec les pays concernés ou intéressés. Toutefois, en cas d’absence de consensus avec ces parties, notre pays doit assumer ses responsabilités en conformité avec ses convictions et ses intérêts tant il est vrai qu’en dernière analyse, l’appartenance au Conseil de sécurité reste nationale même si pour les besoins de la «répartition géographique équitable», notre pays relève du «quota» africain et arabe.

L’affaire palestinienne, qui, à travers l’histoire récente, a connu des hauts et des bas au Conseil de sécurité, semble être destinée à une longue période d’incertitude pendant notre mandat au vu de la position de l’Administration américaine actuelle qui entend revenir sur l’ensemble des acquis réalisés par les Palestiniens et les Arabes au sein de cette instance,  se préparant même à lancer (pendant la période de l’été 2019, dit-on) une nouvelle initiative, pompeusement libellée « Initiative du siècle», qui risque de vider de leur sens tous les droits historiques du peuple palestinien. A moins qu’une entente soit trouvée sur cette initiative avant la fin de l’année en cours (ce qui semble très peu probable), il reviendra à la diplomatie tunisienne d’agir au sein du Conseil de sécurité, dès sa prise de fonction le 1er janvier prochain, pour défendre les positions palestiniennes à ce sujet, et ce probablement en l’absence d’un consensus arabe. L’affaire du Sahara, quant à elle, semble destinée à un meilleur avenir suite aux développements récents dans la région et l’adoption par le Conseil de sécurité de sa résolution 2468(2019) en date du 30 avril 2019. La diplomatie tunisienne aura la lourde tâche au sein du Conseil d’aider à mener à bonne fin toute entente à ce sujet, entente qui ne peut qu’être dans l’intérêt des peuples directement concernés et des pays maghrébins d’une manière générale.

La crise libyenne ne se présente malheureusement pas sous un jour aussi prometteur puisque la solution politique préconisée par l’ONU est, semble-t-il, arrivée à un point d’arrêt avec la reprise des opérations armées sur une grande échelle, opérations qui touchent désormais la capitale du pays et les zones environnantes présentant une situation sans précédent non seulement pour les populations locales mais également pour la Tunisie limitrophe. Au cas où cette situation devrait se poursuivre au-delà des quelques mois qui viennent, le Conseil de sécurité pourrait se trouver dans une situation inextricable devant laquelle une décision devra être prise pour une nouvelle approche en vue de promouvoir la paix dans ce pays. La Tunisie, vers laquelle les regards vont immanquablement se tourner, serait alors probablement amenée à se départir de la position équivoque observée à ce jour afin d’éloigner de ses frontières les dangers de l’instabilité et d’un retour en force des groupes terroristes.

Les crises syrienne et yéménite, différentes quant à leur origine mais ayant évolué d’une manière similaire avec des conséquences désastreuses pour les populations civiles, marquent l’échec du Conseil de sécurité à imposer des solutions pratiques devant des intérêts régionaux et internationaux divergents tout en mettant à nu l’incapacité de la Ligue des Etats arabes à jouer le rôle qui lui est dévolu. Cette situation semble destinée à perdurer tout au long du mandat de la Tunisie au Conseil, avec peut-être une aggravation due à l’accélération des interventions étrangères, dont celle d’Israël n’est pas la moindre, mettant notre diplomatie devant la nécessité, là aussi, de sortir des positions d’attente pour favoriser des solutions minimisant ces interventions tout en préservant notre neutralité vis-à-vis des pactes militaires et idéologiques qui s’opposent dans la région.

Les différends intra et interafricains dans la région subsaharienne ont certes diminué en nombre et en intensité au cours des dernières années et ce grâce notamment au rôle positif joué par l’Union africaine et par certaines organisations sous-régionales, ce qui a permis à l’ensemble de jouir globalement d’une longue période de paix et de croissance. Cependant, les risques de reprise de certains conflits latents ne sont pas à écarter, surtout au vu du regain d’intérêt dans notre Continent de certaines puissances extra-africaines aux objectifs divergents et l’effervescence générée par l’activisme économique chinois. Au Conseil de sécurité, la Tunisie sera appelée, en coordination avec les deux autres membres africains, à éviter que l’Afrique redevienne un champ de rivalité stratégique et militaire et à être le porte-parole du Continent pour que l’Union africaine continue à bénéficier de l’appui politique et financier des Nations unies dans son œuvre vigilante de promotion de la paix et de la prospérité en Afrique.

Contribuer à l’amélioration des méthodes de travail du Conseil de sécurité

A tous ces défis auxquels la Tunisie sera confrontée pendant son mandat au Conseil de sécurité s’ajouteront la nécessité de contribuer à l’amélioration des méthodes de travail du Conseil de sécurité pour les rendre plus justes et plus efficaces ainsi que la poursuite, en rapport avec l’Assemblée générale, des efforts en vue de réformer le Conseil, améliorer sa composition et sa représentativité et réduire les méfaits du droit de veto. Ce sont là autant de contraintes qui imposeront à la Tunisie de conduire ses relations avec les autres membres du Conseil d’une manière qui serve ses objectifs, sans esprit d’exclusive mais en accordant une attention particulière aux dix membres non permanents qui doivent jouer leur rôle légitime dans la résolution des crises d’aujourd’hui et de demain et le retour du Conseil à ses nobles prérogatives telles que fixées par la Charte. L’opportunité qui se présentera à notre pays au cours de son mandat de présider le Conseil, une fois, voire deux (selon l’ordre alphabétique), pendant un mois entier, lui offrira une possibilité supplémentaire pour imprimer son empreinte sur le travail de cet organe, notamment par le choix d’un ou deux thèmes pour un débat de haut niveau mondialement suivi.

Le prochain passage par le Conseil de sécurité, après les trois premiers mandats qui n’ont pas tous atteint le même niveau de succès, peut être une occasion pour que la Tunisie démontre de nouveau sa capacité à saisir les opportunités et à relever les défis internationaux inaugurant ainsi avec panache une nouvelle période de sa transition démocratique faisant suite aux prochaines échéances électorales nationales.

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