Lundi , 19 août 2019
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Les négociations avec l’Union européenne inquiètent les agriculteurs tunisiens

Les détracteurs des pourparlers visant à développer les échanges entre la Tunisie et l’UE estiment que Bruxelles mène une « politique néocoloniale ».

Assis dans le restaurant de sa ferme dans la luxuriante région agricole de Béja (nord-ouest), Zied ben Youssef fait l’éloge du potentiel agricole de la Tunisie, qui remonte à l’époque de l’empire romain.

Sa ferme est spécialisée dans la production de fromage, qu’il vend dans un magasin local et livre à la capitale. Il enseigne également aux étudiants les méthodes de production fromagère et l’agriculture. Son objectif : que les gens viennent dans la région, située à deux heures de Tunis, pour déguster ses produits faits maison.

Il est impossible, selon lui, d’exporter vers l’Union européenne (UE) en raison des normes sanitaires. Le marché tunisien est par ailleurs de plus en plus dominé par de grandes multinationales, mettant les petits agriculteurs sous pression.

« Nous assistons aux derniers jours de l’agriculture en Tunisie », affirme-t-il. Ben Youssef n’est pas seul : de nombreux agriculteurs tunisiens sont aujourd’hui coincés entre un secteur dans lequel le gouvernement investit peu, repris petit à petit par de gros producteurs et propriétaires terriens, et un marché qui profite aux importations subventionnées.

Leurs soucis ne sont qu’une partie des préoccupations générales face à la situation économique instable de la Tunisie.

Salué pour sa belle réussite après les soulèvements arabes, le pays a depuis eu des difficultés à accroître son PIB, alors que le chômage reste élevé, en particulier chez les diplômés de l’université.

Le gouvernement peine à stimuler la croissance économique, pendant qu’il réduit les déficits budgétaire et commercial sous la pression du Fonds monétaire international (FMI). Le FMI a poussé le gouvernement pendant des années à geler les salaires du secteur public – lesquels constituent une grande part de ses dépenses – provoquant de ce fait des manifestations de masse et des grèves.

En février, après des mois de manifestations généralisées, le gouvernement a accepté d’augmenter les salaires dans le public après un long conflit avec le plus grand syndicat du pays.

Pourtant, on ne voit pas clairement comment le gouvernement financera cette augmentation.

Dans ce contexte, les négociations en cours avec l’UE en vue de la création d’une zone de libre-échange complet et approfondi – accord connu en Tunisie sous l’acronyme ALECA – ont suscité un émoi et de nouvelles craintes quant à l’avenir économique de la Tunisie, en particulier parmi les agriculteurs et leurs défenseurs.

« Nous assistons aux derniers jours de l’agriculture en Tunisie »
– Zied ben Youssef, fermier et producteur fromager tunisien

Du point de vue européen, l’accord « garantira une meilleure intégration de l’économie tunisienne dans le marché unique de l’UE ».

« L’UE soutient le développement économique de la Tunisie », affirme Beatriz Knaster Sanchez, qui dirige la section commerciale de la mission de l’UE à Tunis, confiant à Middle East Eye qu’il était dans l’intérêt de l’UE d’avoir un voisin stable dans le sud.

Cependant, des agriculteurs et leurs défenseurs tels que Habib Ayeb, président de l’Observatoire de la souveraineté alimentaire et de l’environnement (OSAE, une organisation de la société civile), affirment quant à eux que les négociations ressemblent jusqu’ici à des « politiques néocoloniales » et que cet accord semble être une tentative européenne de construire ses marchés sans se préoccuper des Tunisiens.

« Avec l’ALECA, nous serons obligés d’ouvrir grand nos portes à des producteurs plus puissants que nous. Nos produits ne peuvent pas être compétitifs sur ce type de marché », déplore Ayeb à MEE.

Nouveaux marchés pour les producteurs européens

En 1995, la Tunisie et l’UE ont signé un accord créant une zone de libre-échange pour certains produits entre l’Union européenne et la Tunisie. L’ALECA étendrait cet accord aux secteurs des services et de l’agriculture et, sous réserve des conditions définitives, certains produits agricoles pourraient circuler librement entre les deux.

Il faut toutefois pour cela que l’accord soit enfin conclu. Jusqu’à présent, les deux parties se sont rencontrées à trois reprises depuis 2015, sans produire d’accord.

Une des raisons de ce retard est la critique généralisée des négociations au sein de la société civile tunisienne.

Une crainte majeure est que, grâce aux subventions européennes et à la production de masse, l’Europe puisse commercialiser des produits moins chers que les agriculteurs tunisiens et que ce soit ces produits qui pénètrent et dominent le marché tunisien.

« Les petits exploitants agricoles, dont beaucoup sont des femmes, auront du mal à se conformer aux normes et réglementations européennes »
– Thomas Claes, Fondation Friedrich Ebert à Tunis 

« L’un des aspects de la sécurisation de leur agriculture consiste à trouver de nouveaux marchés pour les producteurs européens », estime Ayeb de l’OSAE, expliquant que la stratégie de l’UE consiste à devenir un acteur agricole encore plus important. « L’ALECA est un outil pour y arriver. »

Les inquiétudes se concentrent particulièrement sur la manière dont l’ALECA pourrait affecter les petits agriculteurs qui luttent déjà pour être concurrentiels sur le marché national. Environ 80 % des personnes travaillant dans l’agriculture sont de petits agriculteurs et des éleveurs, indique Karim Daoud, président du syndicat des agriculteurs tunisiens (SYNAGRI).

« Les petits exploitants agricoles, dont beaucoup sont des femmes, auront du mal à se conformer aux normes et réglementations européennes tout en faisant face à la concurrence des entreprises agroalimentaires soutenues par des investisseurs étrangers », assure Thomas Claes, directeur de projet chez la Fondation Friedrich Ebert à Tunis.

À cet égard, explique Karim Daoud, il est « extrêmement important » que la Tunisie obtienne des ressources financières et humaines car le pays ne peut actuellement pas satisfaire aux exigences européennes, y compris celles qui aideraient les producteurs locaux à respecter les normes sanitaires de l’UE en vue de l’exportation.

Les mises à niveau pour se rapprocher des normes sanitaires européennes coûteraient des centaines de millions de dinars et la mise en œuvre de changements structurels ne prendrait, d’après lui, probablement pas moins de quinze ans.

Les grands investisseurs gèrent environ 30 % des terres agricoles

Au-delà de la question de la concurrence sur le marché, les critiques considèrent que les négociations de libre-échange menacent la capacité de la Tunisie à produire de la nourriture pour nourrir sa population nationale. Une grande partie de l’économie tunisienne est axée sur les exportations.

Au fil du temps, explique Ayeb, les grands investisseurs deviennent les principaux producteurs, ils gèrent actuellement environ 30 % des terres agricoles.

Une grande partie de leur production étant destinée au marché international, les consommateurs à la maison risquent de perdre l’accès aux aliments produits dans leur propre pays, estiment les critiques.

« Les gros investisseurs ont tous les avantages. Ils sont propriétaires de la terre, ont accès au crédit et font partie d’un réseau commercial international », précise Ayeb. « Ils ont tout cela et ne produisent pas pour nourrir les gens. »

Beatriz Knaster Sanchez, responsable du commerce au sein de l’UE, indique que d’autres pays d’Afrique du Nord qui ont conclu des accords commerciaux dans le secteur agricole avec l’UE « bénéficient grandement de ces accords et les craintes d’être envahis par les produits agricoles de l’UE ne se sont pas concrétisées ».

Dans le cadre des négociations, ajoute-t-elle, les produits tunisiens pourraient être temporairement à l’abri de la concurrence pendant les périodes de transition, tandis que d’autres produits présentant un potentiel de marché plus important pourraient être inclus.

Et tous les agriculteurs tunisiens ne sont pas opposés à une plus grande ouverture du marché tunisien.

Naher ben Ismail, qui dirige une entreprise dans le secteur de l’huile d’olive haut de gamme dans la région de Béja, explique à MEE que son entreprise exporte déjà de l’huile d’olive au Japon, en France et au Canada.

« Nous n’avons pas de problème avec le commerce européen », affirme ben Ismail, ajoutant que son entreprise est généralement intéressée par les investissements extérieurs.

« Les gros investisseurs ont tous les avantages. Ils sont propriétaires de la terre, ont accès au crédit et font partie d’un réseau commercial international », précise Ayeb. « Ils ont tout cela et ne produisent pas pour nourrir les gens. »

Beatriz Knaster Sanchez, responsable du commerce au sein de l’UE, indique que d’autres pays d’Afrique du Nord qui ont conclu des accords commerciaux dans le secteur agricole avec l’UE « bénéficient grandement de ces accords et les craintes d’être envahis par les produits agricoles de l’UE ne se sont pas concrétisées ».

Dans le cadre des négociations, ajoute-t-elle, les produits tunisiens pourraient être temporairement à l’abri de la concurrence pendant les périodes de transition, tandis que d’autres produits présentant un potentiel de marché plus important pourraient être inclus.

Et tous les agriculteurs tunisiens ne sont pas opposés à une plus grande ouverture du marché tunisien.

Naher ben Ismail, qui dirige une entreprise dans le secteur de l’huile d’olive haut de gamme dans la région de Béja, explique à MEE que son entreprise exporte déjà de l’huile d’olive au Japon, en France et au Canada.

« Nous n’avons pas de problème avec le commerce européen », affirme ben Ismail, ajoutant que son entreprise est généralement intéressée par les investissements extérieurs.

Il reconnaît toutefois que les problèmes économiques de la Tunisie ont eu un impact négatif, car la récente dévaluation de la monnaie a rendu plus coûteuse l’importation, par exemple, des bouteilles d’huile d’olive italiennes qu’il utilise.

Claes, de la Fondation Friedrich-Ebert, explique à MEE que pour les entreprises exportant déjà vers l’UE, « l’ALECA pourrait améliorer leur position », ajoutant que la plupart de leurs produits sont déjà couverts par l’accord existant.

En revanche, ceux qui vivent dans des zones déjà marginalisées de l’intérieur de la Tunisie « ne bénéficieront pas des possibilités d’exportation, des investissements étrangers directs ni des nouveaux emplois dans le secteur des services ».

Un accord politique nécessaire

La situation économique et politique instable de la Tunisie est étroitement liée à la grève générale de janvier. Des secteurs clés du pays ont été suspendus lorsque le plus grand syndicat du pays a organisé une journée de grève pour protester contre l’échec du gouvernement à augmenter les salaires des travailleurs du secteur public.

Ainsi, alors que les négociations avec l’UE se poursuivent, pour Karim Daoud du syndicat des agriculteurs, l’ALECA doit « être avant tout un accord politique » tenant compte de la « situation politique, économique et sociale » de la Tunisie et garantissant le succès de la transition démocratique du pays.

Sanchez, de la mission de l’UE, considère comme un signe positif du point de vue de la démocratie le fait que la société civile ait été activement associée aux consultations de l’ALECA.

Cependant, Karim Daoud craint que les discussions n’aient jusqu’à présent été trop motivées par des considérations commerciales.

L’accord éventuel, à son avis, pourrait être un outil pour améliorer les relations entre l’Afrique et l’Europe. La clé sera de savoir comment les négociations se dérouleront.

« L’ALECA peut représenter un réel danger si nous négocions à la hâte sans avoir une vision globale de cet accord », estime-t-il.

Les négociations pourraient reprendre dès ce printemps.

 

 

 

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