Mercredi , 30 novembre 2022
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Tunisie-lutte contre le blanchiment : Laxisme, inconscience ou impotence de Y. Chahed ?

La Tunisie est désormais sur la liste des pays à risque en matière de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme. Contrairement à la liste des paradis fiscaux, la Tunisie n’en sortira pas de sitôt, pour la simple raison que, pour l’Europe qui a été plus dure à ce propos que le Gafi, laisser libre cours au blanchiment de l’argent pour le retrouver dans les circuits de financement du terrorisme, est nettement plus dangereux que de faire fructifier, même illicitement, dans les paradis fiscaux. Le danger est d’autant plus grand pour l’Europe que celui du terrorisme est à ses frontières du Sud, dont les pays du Maghreb.

En Tunisie, cette question de blanchiment et de financement du terrorisme est un secret de polichinelle, il faut l’avouer. Les médias tunisiens et même les députés de l’ARP en ont parlé et en parlent, bien avant l’Union Européenne, depuis 2011. L’enquête parlementaire, ouverte depuis longtemps et jamais refermée sur les réseaux de transfert des djihadistes tunisiens vers des pays comme l’Irak ou la Syrie, ne pouvait ignorer que ce réseau était financé par d’autres réseaux d’argent blanchi. L’hallali fait autour du financement des campagnes de plus d’une personnalité, lors des dernières présidentielles, avait aussi évoqué, même sans le dire, l’argent venu d’en-dehors de la Tunisie. Plus d’une fois aussi, plus d’un lanceur d’alerte avait évoqué sur les plateaux TV les cas de plus d’une association dont les fonds seraient douteux. Pourquoi s’offusquer donc maintenant que le partenaire économique qu’est l’Union Européenne le découvre et veuille lutter, sans états d’âme, pour se prémunir contre le danger de voir financer des actes terroristes sur son sol ?

  • Que sont devenus les 500 dossiers de la Ctaf à la justice ?

La Tunisie était donc parfaitement au courant de ce risque, et la structure de la BCT, la CTAF (Commission tunisienne des analyses financières) en l’occurrence, travaillait déjà sur ce dossier. Pas moins de 500 dossiers de ce type ont été traités et transmis à la justice tunisienne. Pourquoi alors dormiraient-ils encore ou peut-être seraient-ils encore en cours d’investigations approfondies auprès de la justice ? Pourquoi le pôle judiciaire et financier ne communiquerait-il pas sur ces 500 dossiers et n’aiderait-il pas à donner plus de visibilité sur ce sujet à une Union Européenne qui a encore des doutes sur la volonté de la Tunisie de lutter contre ce fléau du blanchiment d’argent ?

La justice, il faut le dire, reste pour le moment un peu trop focalisée sur d’autres dossiers, il est vrai, de moindre importance. Le dernier exemple est celui du jugement dans une affaire, dite d’emploi fictif dans une entreprise publique cotée en bourse. Loin de vouloir défendre quiconque, leurs avocats le feront mieux que nous, on se limitera à se demander pourquoi cette personne uniquement, alors que d’autres, hiérarchiquement et politiquement mieux placés que lui, ayant bénéficié, comme lui, de largesses de l’ancien régime et d’emplois fictifs comme lui dans des entreprises publiques, comme lui, restent couverts par l’immunité. Des milliers de personnes sont, depuis 2011, dans la même situation que lui. Des millions DT ont été versés par l’Etat pour des emplois fictifs, dans des structures fictives, comme les sociétés de l’environnement. Seraient-ils, eux aussi, immunisés car intervenant après la révolution ? La justice tunisienne ferait-elle du «deux poids, deux mesures» ? Pourquoi le Parquet ne s’expliquerait-il pas à ce sujet comme c’est le cas dans toutes les démocraties ?

  • Qu’attend le « Superman» de la guerre contre la corruption pour demander des comptes ?

Reste donc la question des plus de 250 partis politiques et des milliers d’associations qui engagent directement la responsabilité du gouvernement dans la lutte contre le blanchiment d’argent et le risque de financement du terrorisme.

Presqu’aucune association, à ce qu’on sache, n’a jusqu’ici communiqué ses états financiers, audités par commissaires aux comptes, aux Secrétaire général du gouvernement, comme les y oblige le décret-loi de 2011. Pourquoi le gouvernement ne sommerait-il pas, enfin, ces associations de le faire, de leur fixer un deadline, au-delà duquel elles pourraient être interdites d’exercice ? De quoi aurait peur le gouvernement de Youssef Chahed pour traîner jusqu’ici le pas devant les réfractaires à la loi et même les hors-la loi ? Serait-ce de découvrir le pot aux roses de certaines de ces associations qui auraient des choses à cacher pouvant les mettre en lien avec des partis politiques de la place et peut-être même au pouvoir ?

Le même raisonnement, les mêmes reproches à Youssef Chahed et les mêmes appréhensions quant à de possibles liens avec le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, sont valables pour les partis politiques. La grande majorité d’entre eux n’a pas non plus publié ses états financiers. Pourquoi alors le chef du gouvernement ne les sermonnerait pas et ne les met-il pas encore dans l’obligation de le faire ? Ce silence du gouvernement pourrait pourtant être compris comme complice !

La claque magistrale de Patrice Bergamini à Rached Ghannouchi, faut-il le remarquer aussi, ne concerne pas qu’Ennahdha. Cette dernière, à propos de laquelle l’ambassadeur européen se demandait «est-ce que ce soir, il y a un responsable politique qui me demande qu’ensemble avec la Tunisie, qu’on arrête de focaliser sur les questions de blanchiment d’argent et du financement du terrorisme ? » est partie intégrante du gouvernement de Youssef Chahed. Le, disons-le clairement, laxisme du chef du gouvernement sur cette question du blanchiment d’argent cacherait-il une peur qu’on découvre l’inavouable et une volonté, même contrainte, de protéger Ennahdha, partenaire de Nidaa Tounes dans le pouvoir ? N’est-il pas de notoriété publique que le plus gros gibier de la guerre contre la corruption de Youssef Chahed était en relation d’affaires avec certains partis politiques de la place et même au pouvoir ?

On ne saurait le penser. C’est ce qui nous dicte le devoir de demander au gouvernement d’agir, de demander des comptes aux partis politiques et aux associations, de donner des signaux à une Europe qui durcit le ton, et de contribuer à tranquilliser le partenaire européen pour qu’il sorte la Tunisie de cette seconde liste, plus méchante que la première ! Entendra-il raison ?

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