Lundi , 17 janvier 2022
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Rupture de relations diplomatiques avec Qatar : Une crise latente, où en est la Tunisie?

Coup de tonnerre ce lundi matin dans le ciel des relations inter-arabes. Quatre pays, dont deux puissances régionales l’Arabie Saoudite, l’Egypte mais aussi les Emirats et le Bahreïn décident de rompre leurs relations diplomatiques avec le Qatar lui reprochant son soutien au « terrorisme islamiste » et sa complaisance à l’égard de l’Iran considéré comme l’ennemi héréditaires notamment par les trois pays du Golfe concernés.

Mais ce qui est encore plus grave c’est la décision concertée de fermer les frontières terrestres, maritimes et aériennes avec ce pays ce qui équivaut à un blocus du petit émirat de 11500 km2, soit 1/200ème du territoire saoudien pour une population près de 12 fois moindre (2,5 millions au Qatar pour 30 millions en Arabie Saoudite).

Mais cette escalade n’était pas surprenante, même si elle a paru disproportionnée. Depuis 1995 et la déposition de l’Emir Khélifa, grand père du monarque actuel par son fils Hamad, les rapports entre les deux monarchies ont suivi une pente descendante. L’intrusion de la Chaîne Al-Jazeera qui a démarré en 1996 a encore compliqué les relations entre les deux monarchies qui se réclament pourtant toutes les deux du Wahhabisme, du nom de Mohamed Ibn Abdelwaheb un prédicateur de Nejd du centre de l’Arabie qui prétendait « purifier » l’islam par le retour au « Salaf », selon une lecture rigoriste de la religion, lequel s’est allié avec les Al-Saoud pour un partage du pouvoir temporel et spirituel sur la presqu’Ile Arabique.

Cette chaîne de télévision a donné une visibilité à l’Etat du Qatar aux dépens de ses voisins du Golfe surtout qu’elle n’hésitait pas à présenter les dirigeants de Ryadh mais aussi d’Abou Dhabi et de Manama sous leur mauvais jour. Cette volonté de peser sur les relations internationales a pris une nouvelle dimension avec la concession aux Etat Unis de la base aérienne d’El-Udeid au sud-ouest de Doha, érigée en Quartier Général du commandement central des forces armées américaines et de ce fait considérée comme la plus importante base des USA en dehors du territoire américain. Le rôle que le petit émirat jouait sur la scène du Moyen Orient en nouant des relations avec Israël et en servant de refuge pour les dirigeants de Hamas, en rupture de ban avec la direction palestinienne légitime a beaucoup agacé ses voisins notamment le géant saoudien qui prenait ombrage de cet activisme diplomatique qui tranchait avec l’immobilisme qui lui est souvent reproché.

Cependant c’est la part importante jouée par le Qatar dans les révolutions du Printemps arabe qui a exaspéré les Saoudiens et leurs alliés émiratis et bahreïnis notamment. Sans s’attarder sur le rôle assumé par la chaîne Al-Jazeera dans le déclenchement et l’intensification des révoltes, c’est surtout le soutien, accordé par Doha aux islamistes de la frange « Frères musulmans », qui a grandement irrité. Vainqueurs incontestés des élections qui ont eu lieu dans les pays touchés par ces révoltes, les islamistes d’obédience frériste ne sont pas en odeur de sainteté ni à Ryadh ni à Abou Dhabi ou Manama. Bien au contraire, ils sont considérés historiquement et idéologiquement comme les adversaires déclarés des familles régnantes dans ces pays.

Alliés pourtant contre le régime de Bacher al-Assad dont ils veulent tous les deux la chute, l’Arabie Saoudite et le Qatar ont paru à un moment enterrer la hache de guerre. Bien mieux, Doha a rejoint l’alliance islamique formée contre le groupe Etat islamique connu sous son acronyme arabe Daesh comme il a rejoint l’autre alliance formée par Ryadh et les autres pays du Golfe contre les Houthis et leur allié l’ancien président Ali Abdallah Salah au Yémen. Mais cela n’a pas semblé suffire à réduire le fossé qui a commencé à se creuser entre les deux monarchies. L’Egypte voulait elle aussi en découdre avec Doha, surtout que celui-ci a pris fait et cause pour les « Frères musulmans » puisqu’il considérait le président déchu Mohamed Morsy comme le président légitime et son successeur Abdelfattah Sissi comme l’auteur d’un coup d’Etat militaire.

Si toutes ces données existent depuis longtemps, il y a lieu de se demander pourquoi les relations diplomatiques sont rompues maintenant et de façon concertée, comme il est loisible de s’interroger si un lien existe avec la visite du président américain Donald Trump en Arabie Saoudite, le premier pays étranger où il a choisi de se rendre depuis son accession à la Maison Blanche. Même si le Secrétaire d’Etat Rex Tillerson a réagi avec mesure à l’annonce de la rupture des relations diplomatiques entre le Qatar et d’autres pays arabes en déclarant qu’« il est important que ces pays restent unis », il n’en reste pas moins que la chronologie des événements laisse supposer que la visite de Donald Trump à Ryadh y est pour quelque chose.

En effet, ce séisme diplomatique intervient un peu plus de deux semaines après cette fameuse visite mise à profit par le locataire de la Maison Blance non seulement pour signer notamment des contrats de ventes d’armements, à plusieurs milliards de dollars mais, il s’est aussi employé à réchauffer les relations entre son pays et l’Arabie saoudite, en lui donnant une place de leader du Moyen-Orient dans la lutte contre le terrorisme. Dans son discours prononcé le 21 mai devant des dirigeants du monde musulman, le président américain a appelé à “chasser” les extrémistes et “les terroristes”, et demandé à la communauté internationale d’ « isoler l’Iran ». C’est, semble-t-il cette « carte blanche » qu’attendait les dirigeants saoudiens surtout la frange belliqueuse réunie autour du « héritier du héritier du trône », Mohamed Ben Salmane le propre fils du souverain actuel qui veut avoir des longueurs d’avance dans la sourde guerre de succession qui se déroule actuellement en Arabie Saoudite.

Ce sont les propos prêtés à l’Emir du Qatar Tamim Ben Hamad dans lesquels il soulignait qu’il « ne serait pas sage de maintenir des relations tendues avec l’Iran, qui est une grande puissance et un garant de stabilité dans la région et dans le monde musulman » qui ont mis les feux aux poudres. Doha a beau dire que le site de l’agence de presse officielle qatarie (QNA) qui a reproduit ces propos a été piraté et que les propos du cheikh Tamim qui y ont été publiés, ne correspondent pas à la réalité, rien n’y fait. Cela est jugé un casus belli et Ryadh y a trouvé le prétexte idéal pour mettre l’émirat gazier en quarantaine.

L’Arabie Saoudite sauterait-elle le pas en demandant l’exclusion du Qatar du Conseil de Coopération du Golfe qui rassemble les six monarchies pétrolières comme prélude à son expulsion de la Ligue des Etats arabes. C’est une possibilité qui n’est pas à exclure dans le climat d’escalade qui prévaut actuellement. Mais le fait que ni le Koweït ni Oman n’ont suivi l’Arabie Saoudite dans sa démarche rend cette éventualité difficile à réaliser du moment que toutes les décisions se prennent à l’unanimité des Etats membres. Il ne fait pas de doute que passé ce moment de colère, il y aura des « bons offices » qui seront menés entre les diverses capitales par l’un ou l’autre des deux doyens du CCG, le doyen d’âge l’Emir du Koweït, Cheikh Sabah ou le doyen en exercice, le Sultan Qabous à la manière bédouine selon les usages dans ces contrées pour rapprocher les différents belligérants de ce conflit d’un autre âge.

Que faire jusque-là. La meilleure chose à faire, est de ne pas intervenir dans ce conflit et surtout de ne pas prendre parti pour l’un ou l’autre des pays en cause. Comme il s’agit de pays frères, nous ne pouvons qu’espérer que la raison finira par s’imposer et que les différends seront réglés de façon que les peuples ne soient pris en otage par des querelles politiques qui les dépassent.

La Tunisie a d’excellentes relations avec l’ensemble des pays concernés. Pour ne parler que de l’Arabie Saoudite et du Qatar, l’une est un allié de tout temps de notre pays et un des principaux bailleurs de fonds pour le développement, l’autre a été d’un soutien franc et massif à la révolution tunisienne depuis son avènement en 2011. Pour ne rappeler que sur la conférence « Tunisia 2020 » le Qatar a été un co-sponsor de cet événement et a été le premier pays en termes d’engagements financiers. Dans le même moment l’Arabie Saoudite s’est distinguée par une présence de haut niveau et par sa générosité en faisant des dons substantiels au profit de la ville de Kairouan. N’oublions pas aussi que nous avons une communauté tunisienne importante tant au Qatar, qu’en Arabie Saoudite et aux Emirats et le pire service qu’on peut leur rendre c’est de prendre position sur un conflit qui les oppose.

Evidemment dans le climat de liberté qui caractérise la Tunisie chacune des forces politiques risque de se déterminer en prenant en considération ses intérêts étriqués. C’est le cas de l’ancien président provisoire Moncef Marzouki, soutien inconditionnel du Qatar qui a vu dans la rupture des relations diplomatiques un « chantage mené par l’Arabie Saoudite, l’Egypte, le Bahreïn et les Emirats contre les Qataris ». Il s’agit selon lui « d’un nouveau chapitre du plan diabolique des Emirats qui défendent les lobbies sionistes, les renseignements étrangers et les riches qui volent l’argent des pauvres peuples ».

Le président du mouvement Harak Tounes Al Irada a ajouté que les EAU sont en train de punir le Qatar pour avoir soutenu le printemps arabe, et lancé la chaîne Al Jazeera. « Le Qatar est un pays ami et le gouvernement tunisien censé représenter le peuple doit protester contre les tentatives visant à l’isoler et doit réagir quant à ces décisions injustes.. [..] Le combat est le nôtre et la tentative de mettre le Qatar à genoux n’est que la continuation d’une guerre déjà perdue », a-t-il conseillé aux gouvernants actuels.

Bien sûr cette position est une exception qui confirme la règle. Il faut espérer que les autres mouvements politiques ne lui emboiteront pas le pas en prenant la même position ou la position contraire. Les Tunisiens auront mieux à faire que de s’ingérer dans un conflit entre frères qui finira par se régler tôt ou tard. La diplomatie tunisienne serait bien inspirée d’appeler au dialogue et au règlement des conflits par les moyens pacifiques. Il serait indiqué qu’une concertation maghrébine sur cette question soit conduite par les voies diplomatiques, de manière à pouvoir définir une position commune et pourquoi pas si les circonstances le permettent mener de concert une mission de bons offices pour régler cette crise.

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