Samedi , 28 mai 2022
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L’illusion de la réhabilitation dans les prisons tunisiennes

Après la poursuite, le jugement et la détention, la réhabilitation est censée être la dernière étape à franchir par les prisonniers avant de recouvrer leur liberté. Mais dans un Etat punitif comme le nôtre, la question centrale de leur réinsertion est sapée par nos dirigeants qui préfèrent plutôt envoyer des messages politiques d’intransigeance. Destructeur d’espoir et de dignité, le système carcéral réussit malgré tout à évoluer grâce à la bonne volonté de la Direction générale des prisons et de la Rééducation (DGPR) et à l’impulsion d’ONG qui s’intéressent à la question de la réhabilitation et des moyens à mettre en place pour la rendre effective.

Dans son sens global, réhabiliter une personne signifie prouver, officiellement, qu’elle mérite de nouveau qu’on lui fasse confiance. Ainsi après une période de discrédit, la réhabilitation va permettre de reconnaître que la personne en cause a de nouveau de la valeur et de l’utilité dans une société, après une période d’oubli. Grâce aux travaux de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT Tunis) et de l’institut Danois « Dignity » qui a ses bureaux à Tunis, des éléments de réponse sur la réhabilitation des détenus ont pu être apportés.

Il apparait que c’est grâce à des thérapies de la réalité que la réhabilitation des personnes incarcérées peut être rendue possible. L’aspect psychologique des détenus revêt une importance primordiale. Ainsi la modification de la perception de soi, la reconnaissance de son identité propre, la compréhension du sentiment d’injustice, le retour de l’émulation, la prise en compte de la valeur de la vie, la responsabilité assumée des actes commis sont autant de paramètres à prendre en compte. Mais comment réussir cette introspective de soi lorsque l’on vit au milieu des puces et des rats dans des cellules collectives surpeuplées ?

Par ailleurs tous les détenus ne se valent pas et toutes les personnes qui se retrouvent en prison ne sont pas des criminels. Les victimes de la Loi 52 n’ont, en principe, rien à faire en prison et devraient plutôt se retrouver dans des centres de désintoxication. Au-delà des conditions de détention totalement inhumaines, les prisons tunisiennes réunissent à la fois des pédophiles, des meurtriers, des fumeurs de cannabis, des terroristes, des personnes accusées de trahison, des escrocs… tous ne répondent pas au même régime.

La réhabilitation est par ailleurs un long processus de socialisation qui se heurte aux peines d’isolement et d’enfermement infligées aux prisonniers qui sont dans l’incapacité globale de comprendre comment se passe la vie à l’extérieur. Selon la chargée de la coordination des projets de sensibilisation à l’OMCT Tunis, Emtyez Bellali, deux éléments en corrélation paraissent être les clefs d’une réhabilitation réussie : le travail et la mise en place d’un réseau social sain.

Dans une déclaration à Business News, Mme Bellali explique que plusieurs types d’activités sont offertes aux détenus au sein des prisons. Ces activités permettent à la fois de tromper la monotonie des journées et de diminuer le sentiment d’inutilité que ressentent les détenus. Vu la manière dont les prisonniers réagissent lors de ces ateliers, il apparait clair que le travail a des vertus thérapeutiques indéniables.

Emtyez Bellali nous a ainsi expliqué que pour les femmes détenues, les activités traditionnelles au sein des prisons sont la lecture, les ateliers de coiffure, de couture et de pâtisserie. Des commandes destinées à la vente sont d’ailleurs au programme. Les femmes peuvent également aider en cuisine, jardiner, regarder la télévision et se promener pendant 1heure tous les jours. Les activités s’arrêtent là.

Pour les hommes, il y a principalement les ateliers de menuiserie, du sport et de l’informatique. La lecture est également un excellent moyen de faire un travail sur soi lorsque l’on est enfermé. Des chariots contenant des livres circulent dans les couloirs de la prison et les détenus désireux d’en lire se servent.

Des activités unisexe existent également il s’agit du dessin et de la musique. Les prisonniers sont autorisés à peindre sur les murs de leurs cellules ou encore sur des toiles qui pourront par la suite être exposées. Le théâtre est également une activité qui, en milieu carcéral, revêt une toute autre dimension. A ce sujet, Emtyez Bellali a indiqué que pour la première fois dans l’histoire de la Tunisie (avant et après la révolution), le 11 décembre 2016 des hommes incarcérés à Borj Erroumi à Bizerte et des femmes à la prison de La Manouba ont été autorisés à sortir hors des murs de la prison pour jouer aux acteurs. C’est sur initiative de l’OMCT, en coordination avec la DGPR et grâce à l’appui du directeur de la prison de Borj Erroumi que la manifestation a vu le jour. Elle fut un franc succès.

Autres expériences sortant du champ traditionnel de la réhabilitation, en 2015 dans le cadre des Journées cinématographiques de Carthage et des Journées théâtrales de Carthage, un vent de liberté a soufflé dans les prisons de la Mornaguia, de Borj Erroumi, de Mahdia et de la prison des femmes de La Manouba. En coordination avec la direction du festival et l’OMCT, des films ont été projetés et des pièces de théâtre ont été jouées dans les prisons. Vu le succès de l’initiative, l’expérience a été reconduite en 2016.

La religion est souvent le lot de consolation et l’assistance spirituelle de nombreux prisonniers dans le milieu carcéral. Véritable refuge permettant de fuir la réalité, l’Islam enseigné par les prédicateurs autoproclamés au sein des prisons a été la cause de l‘émergence de plusieurs fléaux. C’est en 2012, que le phénomène a commencé à prendre de l’ampleur. Sous le gouvernement de Hamadi Jebali, un projet pilote avait été initié par le ministère des Affaires religieuses pour réhabiliter les détenus par la voie de cours de religion et d’apprentissage du coran. Un partenariat avait même été signé entre le ministère de la Justice et celui des Affaires religieuses pour multiplier cette initiation à l’Islam dans les prisons. Les détracteurs de la Troika avaient beau pointer du doigt les dangers menant à l’endoctrinement ça n’a pas empêché l’initiative de se propager. Aujourd’hui nous savons où cette mesure a mené avec l’instauration récente d’un émirat salafiste dans la prison de la Mornaguia.

En effet le cocktail Molotov mêlant endoctrinement, surpopulation carcérale, conditions de détention indignes et infiltration terroriste ont fait des prisons la classe prépa du crime. La religion telle qu’elle a été enseignée au sein des prisons a fait du milieu carcéral tunisien en 2016, le vivier du terrorisme.

Aujourd’hui, la polémique grandissante du sujet du retour des terroristes de retour des foyers de tension occupe une place centrale. La société civile et les hommes politiques ont décidé, presque unanimement, de condamner leur retour en terre tunisienne. Aucun d’entre eux et à leur tête le chef de l’Etat, Béji Caïd Essebsi, et le chef du gouvernement, Youssef Chahed, n’ont daigné aborder le sujet de la réhabilitation de ces futurs prisonniers. Les sujets de la déchéance de nationalité, du changement des passeports de tous les Tunisiens pour contrer le retour des terroristes, de leurs maladies nécessitant un traitement thérapeutique voir une intervention chirurgicale ont tous été abordés et ont fait le tour des plateaux télé. Mais la réhabilitation, elle, n’a pas été évoquée.

En visualisant la vidéo massivement partagée sur les réseaux sociaux, jeudi 19 janvier 2017, faisant état d’un groupe de 43 terroristes tunisiens implorer le gouvernement de Youssef Chahed de les rapatrier en Tunisie, un autre visage méconnu des djihadistes est apparu. Arguant qu’ils ne sont coupables que d’avoir franchi les frontières syriennes, ces personnes ont clairement exprimé un repentir. Ils sont prêts à aller en prison pourvu qu’ils rentrent en terre natale ! Un membre actif du Forum Tunisien pour les Droits économiques et sociaux qui a voulu garder l’anonymat nous a révélé connaitre 80% des personnes apparentes dans la vidéo. Il a déclaré : « Ce que prétendent ces personnes est vrai. Il y a parmi eux, un ancien joueur de handball qui jouait à l’Etoile sportive et il y a des architectes. Quand ils étaient en Tunisie, leurs caractéristiques principales est un comportement antisocial. En 2 semaines à peine ces personnes ont été recrutées pour aller combattre en Syrie. Par ailleurs, vous remarquerez que lors de l’enregistrement de la vidéo ils n’étaient pas dans une prison mais à l’intérieur d’un bâtiment délabré ».

Interrogé sur la possibilité de réhabilitation des terroristes, Kais Soltani, porte-parole de la DGPR a déclaré qu’il n’existait à ce jour aucune structure nationale spécialisée dans la réinsertion des prisonniers de droit commun et encore moins pour les terroristes de retour des foyers de tension. A propos des projets d’agrandissement des prisons et de la construction d’un établissement réservé aux terroristes, il a déclaré que ces projets étaient lointains et que pour le moment il fallait faire avec les moyens du bord. Il a par ailleurs salué l’apparition d’une volonté politique claire à l’égard des administrations pénitentiaires, volonté qui va de pair avec l’implication des différents ministères tunisiens et qui est encourageante « C’est un bon début » a-t-il déclaré ajoutant que « Les politiques ont compris que la question de l’infrastructure des prisons est une question de sureté nationale ».

La réhabilitation puis la réinsertion des détenus sont pourtant la garantie d’une société civilisée plus sûre. La surenchère sécuritaire que nous vivons et la lutte contre la radicalisation djihadiste sont légitimes. Cependant quel intérêt pour notre société d’enfermer des individus dans des prisons où leur dignité humaine est mise à mal et avec pour seule perspective de les rendre plus violents, moins réinsérables et ainsi créer un terreau favorable à la récidive et à la radicalisation ?

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