Mardi , 27 septembre 2022
Page d’acceuil / Gouvernement tunisien : quatre hommes de devoir
Fragilisée par l'assassinat de Chokri Belaïd, la troïka avait accepté, en mars, de céder les portefeuilles régaliens à des indépendants tunisiens. Lesquels se sont acquittés de leur tâche avec des fortunes diverses. Les trois balles qui ont abattu Chokri Belaïd, le 6 février, ont également fauché le gouvernement de Hamadi Jebali, obligeant la troïka au pouvoir - Ennahdha, le Congrès pour la République (CPR) et Ettakatol - à élargir ses consultations pour composer un nouvel exécutif. Sollicités, les partis d'opposition ont joué la prudence en s'abstenant d'intégrer le gouvernement, mais ils ont fermement exigé, et obtenu, avec l'appui de la société civile et des médias, la nomination de personnalités indépendantes à la tête des ministères de souveraineté. Lotfi Ben Jeddou, à l'Intérieur, Rachid Sabbagh, à la Défense, Nadhir Ben Ammou, à la Justice, et Othman Jarandi, aux Affaires étrangères, ont ainsi dû gérer le legs de leurs prédécesseurs, mais aussi faire face à une série d'événements qui ont exacerbé les tensions dans le pays. Sans expérience ministérielle, ces hommes du consensus, juristes de formation, à l'exception d'Othman Jarandi, diplomate de carrière, ont accepté une mission précise et limitée dans le temps : conduire la Tunisie, selon leurs attributions, à des élections législatives et présidentielle. Dès leur prise de fonctions, ils ont réaffirmé leur indépendance et se sont engagés à contribuer au retour de la sécurité et à la relance économique, deux priorités sur lesquelles toutes les formations politiques s'accordent. Dans les faits, ils ont connu des fortunes diverses même s'ils travaillent de concert et évitent toute surexposition médiatique. Patates chaudes À l'Intérieur, l'ancien procureur de Kasserine, qui a mené de main de maître les poursuites dans le dossier des blessés de la révolution, s'est attelé à remettre de l'ordre dans la maison : il a revu l'organigramme, procédé à des remplacements et muté les responsables de la sécurité de l'aéroport de Tunis-Carthage après la révélation par les médias de l'existence d'une officine de l'ombre. Ben Jeddou se démène, améliore la communication de son ministère et semble être partout. La rue s'apaise, mais tous les mercredis, à midi, sous ses fenêtres, des citoyens manifestent aux cris de : « Qui a tué Chokri ? ». Épineuse, l'affaire Chokri Belaïd est l'une des patates chaudes héritées d'Ali Laarayedh, aujourd'hui chef du gouvernement. Le dossier est instruit par la justice, mais c'est la brigade criminelle, relevant du ministère de l'Intérieur, qui mène l'enquête. Sans être parvenue à des résultats tangibles. Si la justice s'en tient à son devoir de réserve, Ben Jeddou se veut rassurant, arguant que les investigations avancent. Le scénario est reconstitué, reste à mettre la main sur les exécutants et à remonter aux donneurs d'ordre. Le ministre a les coudées franches, même s'il est très vite recadré quand il assène que « le gouvernement algérien craignait l'exportation de la révolution tunisienne en raison de la présence de mouvements islamistes dans le sud de son territoire ». C'est également Ben Jeddou qui est en première ligne pour juguler la menace salafiste. Sa décision d'interdire, au début de mai, le congrès d'Ansar al-Charia prévu à Kairouan fera date. À l'écoute des revendications syndicales, le ministre augmente de 80 dinars (37 euros) la prime de risque des hommes sur le terrain. « C'est un pondéré ; il se fait respecter et sait motiver, mais il ne connaît pas encore tous les rouages internes », estime un syndicaliste des forces de l'ordre. Intérim La découverte de camps d'entraînement jihadistes dans le Jebel Chaambi et la traque meurtrière qui s'est ensuivie ont mis au jour les défaillances des services de renseignements et souligné la nécessité de la mise en place d'une cellule antiterroriste. Le ministre de l'Intérieur pose clairement l'alternative : « Soit nous les laissons proliférer, recruter et faire ce qu'ils veulent tranquillement au Jebel Chaambi, soit nous les combattons. » Ben Jeddou devient alors un élément pivot sollicité par la Défense et la Justice. Mais la coopération avec cette dernière ne coule pas de source, les salafistes arrêtés pour violences bénéficiant souvent de sentences assez clémentes. Les assaillants de l'ambassade américaine en septembre 2012 n'ont ainsi écopé que de peines avec sursis. S'il ne pipe mot sur l'affaire des Femen ou sur la condamnation du rappeur Weld El 15, Nadhir Ben Ammou a commenté la note de l'ambassade américaine désapprouvant le jugement rendu dans le procès des salafistes. « Il s'agit d'une opinion et non d'une ingérence », a-t-il assuré pour apaiser une partie de l'opinion, tout en concédant que « l'État n'est pas satisfait de ce procès et fera appel ». Selon un avocat, « le ministre a changé, mais le parquet tel que l'a imposé Noureddine Bhiri, son prédécesseur, n'a pas bougé. Il ne faut pas s'étonner des jugements qui sèment le doute sur l'impartialité de la justice. Ben Ammou assure une transition qui ressemble davantage à un intérim ». Si la justice se montre particulièrement sévère avec les artistes et les jeunes, Nadhir Ben Ammou la laisse suivre son cours, mais travaille d'arrache-pied au lancement d'une consultation nationale pour la réformer, soulignant qu'une telle réforme « nécessite une révolution dans les mentalités ». Et d'ajouter, en bon professeur de droit, qu'il faut commencer par « définir ce que l'on entend par indépendance de la justice, afin de déterminer le rôle de chacun ». Autre dossier suivi de près par Ben Ammou, la surpopulation carcérale, le nombre de détenus étant passé de 19 000 à 23 700 entre mars et juin. Fermeté À l'instar de la Justice, la Défense est aussi sur la sellette. En état d'alerte depuis la révolution, l'armée s'est enlisée dans une improbable chasse aux jihadistes dans le Jebel Chaambi. Rachid Sabbagh, ministre de la Défense et, à ce titre, membre du Conseil de sécurité nationale, a maintenu l'état d'urgence. Mais « on ne peut pas continuer comme ça, a-t-il averti. Il n'y aura plus de tolérance envers ceux qui enfreignent la loi. S'il le faut, nous n'hésiterons pas à faire usage de la force ». Chargé de sécuriser les frontières, il a été reçu, en mai, au Pentagone, qui lui a proposé une aide accrue, et travaille en étroite coopération avec son homologue algérien. Les revers et les pertes humaines essuyés par l'armée ont valu à celle-ci la sympathie de la population, mais aussi les critiques de certains courants politiques. En guise de réponse à ces derniers, l'ancien magistrat a lancé une campagne de sensibilisation valorisant les forces armées et leurs référentiels républicains et patriotiques. Mais avec le brusque départ à la retraite du très populaire chef d'état-major Rachid Ammar, le ministre de la Défense se retrouve confronté à un défi supplémentaire : prévenir les tentatives de déstabilisation de l'armée et veiller à préserver sa neutralité face aux tentatives d'ingérence. Fini la diplomatie ostentatoire « Publicité ne rime pas forcément avec efficacité », explique Othman Jarandi. Diplomate de carrière, le successeur de Rafik Abdessalem pratique une politique étrangère beaucoup moins ostentatoire mais n'en est pas moins très actif. Celui à qui il incombe de rassurer les partenaires et les investisseurs étrangers n'a pas opéré de chambar­dement au sein des Affaires étrangères et tient, pour garantir la neutralité du ministère, à ce que les promotions soient assurées en interne. Le statut de la Tunisie comme partenaire privilégié de l'Union européenne a permis au chef de la diplomatie de pouvoir travailler à « redonner au pays la place qui lui revient sur l'échiquier mondial ». Enfin, Jarandi doit aussi résoudre le problème des prisonniers tunisiens en Syrie - tout en estimant « que la reprise des relations entre les deux pays n'est pas à l'ordre du jour » - et dénouer le dossier complexe des Tunisiens disparus en Italie. Sa mission serait tout à fait accomplie s'il parvenait, à travers les circuits diplomatiques, à obtenir la restitution des biens mal acquis détenus à l'étranger par le clan Ben Ali.

Gouvernement tunisien : quatre hommes de devoir

Fragilisée par l’assassinat de Chokri Belaïd, la troïka avait accepté, en mars, de céder les portefeuilles régaliens à des indépendants tunisiens. Lesquels se sont acquittés de leur tâche avec des fortunes diverses.

Les trois balles qui ont abattu Chokri Belaïd, le 6 février, ont également fauché le gouvernement de Hamadi Jebali, obligeant la troïka au pouvoir – Ennahdha, le Congrès pour la République (CPR) et Ettakatol – à élargir ses consultations pour composer un nouvel exécutif. Sollicités, les partis d’opposition ont joué la prudence en s’abstenant d’intégrer le gouvernement, mais ils ont fermement exigé, et obtenu, avec l’appui de la société civile et des médias, la nomination de personnalités indépendantes à la tête des ministères de souveraineté. Lotfi Ben Jeddou, à l’Intérieur, Rachid Sabbagh, à la Défense, Nadhir Ben Ammou, à la Justice, et Othman Jarandi, aux Affaires étrangères, ont ainsi dû gérer le legs de leurs prédécesseurs, mais aussi faire face à une série d’événements qui ont exacerbé les tensions dans le pays.

Sans expérience ministérielle, ces hommes du consensus, juristes de formation, à l’exception d’Othman Jarandi, diplomate de carrière, ont accepté une mission précise et limitée dans le temps : conduire la Tunisie, selon leurs attributions, à des élections législatives et présidentielle. Dès leur prise de fonctions, ils ont réaffirmé leur indépendance et se sont engagés à contribuer au retour de la sécurité et à la relance économique, deux priorités sur lesquelles toutes les formations politiques s’accordent. Dans les faits, ils ont connu des fortunes diverses même s’ils travaillent de concert et évitent toute surexposition médiatique.

Patates chaudes

À l’Intérieur, l’ancien procureur de Kasserine, qui a mené de main de maître les poursuites dans le dossier des blessés de la révolution, s’est attelé à remettre de l’ordre dans la maison : il a revu l’organigramme, procédé à des remplacements et muté les responsables de la sécurité de l’aéroport de Tunis-Carthage après la révélation par les médias de l’existence d’une officine de l’ombre. Ben Jeddou se démène, améliore la communication de son ministère et semble être partout. La rue s’apaise, mais tous les mercredis, à midi, sous ses fenêtres, des citoyens manifestent aux cris de : « Qui a tué Chokri ? ».

Épineuse, l’affaire Chokri Belaïd est l’une des patates chaudes héritées d’Ali Laarayedh, aujourd’hui chef du gouvernement. Le dossier est instruit par la justice, mais c’est la brigade criminelle, relevant du ministère de l’Intérieur, qui mène l’enquête. Sans être parvenue à des résultats tangibles. Si la justice s’en tient à son devoir de réserve, Ben Jeddou se veut rassurant, arguant que les investigations avancent. Le scénario est reconstitué, reste à mettre la main sur les exécutants et à remonter aux donneurs d’ordre. Le ministre a les coudées franches, même s’il est très vite recadré quand il assène que « le gouvernement algérien craignait l’exportation de la révolution tunisienne en raison de la présence de mouvements islamistes dans le sud de son territoire ».

C’est également Ben Jeddou qui est en première ligne pour juguler la menace salafiste. Sa décision d’interdire, au début de mai, le congrès d’Ansar al-Charia prévu à Kairouan fera date.

À l’écoute des revendications syndicales, le ministre augmente de 80 dinars (37 euros) la prime de risque des hommes sur le terrain. « C’est un pondéré ; il se fait respecter et sait motiver, mais il ne connaît pas encore tous les rouages internes », estime un syndicaliste des forces de l’ordre.

Intérim

La découverte de camps d’entraînement jihadistes dans le Jebel Chaambi et la traque meurtrière qui s’est ensuivie ont mis au jour les défaillances des services de renseignements et souligné la nécessité de la mise en place d’une cellule antiterroriste. Le ministre de l’Intérieur pose clairement l’alternative : « Soit nous les laissons proliférer, recruter et faire ce qu’ils veulent tranquillement au Jebel Chaambi, soit nous les combattons. » Ben Jeddou devient alors un élément pivot sollicité par la Défense et la Justice. Mais la coopération avec cette dernière ne coule pas de source, les salafistes arrêtés pour violences bénéficiant souvent de sentences assez clémentes. Les assaillants de l’ambassade américaine en septembre 2012 n’ont ainsi écopé que de peines avec sursis.

S’il ne pipe mot sur l’affaire des Femen ou sur la condamnation du rappeur Weld El 15, Nadhir Ben Ammou a commenté la note de l’ambassade américaine désapprouvant le jugement rendu dans le procès des salafistes. « Il s’agit d’une opinion et non d’une ingérence », a-t-il assuré pour apaiser une partie de l’opinion, tout en concédant que « l’État n’est pas satisfait de ce procès et fera appel ». Selon un avocat, « le ministre a changé, mais le parquet tel que l’a imposé Noureddine Bhiri, son prédécesseur, n’a pas bougé. Il ne faut pas s’étonner des jugements qui sèment le doute sur l’impartialité de la justice. Ben Ammou assure une transition qui ressemble davantage à un intérim ».

Si la justice se montre particulièrement sévère avec les artistes et les jeunes, Nadhir Ben Ammou la laisse suivre son cours, mais travaille d’arrache-pied au lancement d’une consultation nationale pour la réformer, soulignant qu’une telle réforme « nécessite une révolution dans les mentalités ».

Et d’ajouter, en bon professeur de droit, qu’il faut commencer par « définir ce que l’on entend par indépendance de la justice, afin de déterminer le rôle de chacun ». Autre dossier suivi de près par Ben Ammou, la surpopulation carcérale, le nombre de détenus étant passé de 19 000 à 23 700 entre mars et juin.

Fermeté

À l’instar de la Justice, la Défense est aussi sur la sellette. En état d’alerte depuis la révolution, l’armée s’est enlisée dans une improbable chasse aux jihadistes dans le Jebel Chaambi. Rachid Sabbagh, ministre de la Défense et, à ce titre, membre du Conseil de sécurité nationale, a maintenu l’état d’urgence. Mais « on ne peut pas continuer comme ça, a-t-il averti. Il n’y aura plus de tolérance envers ceux qui enfreignent la loi. S’il le faut, nous n’hésiterons pas à faire usage de la force ».

Chargé de sécuriser les frontières, il a été reçu, en mai, au Pentagone, qui lui a proposé une aide accrue, et travaille en étroite coopération avec son homologue algérien. Les revers et les pertes humaines essuyés par l’armée ont valu à celle-ci la sympathie de la population, mais aussi les critiques de certains courants politiques. En guise de réponse à ces derniers, l’ancien magistrat a lancé une campagne de sensibilisation valorisant les forces armées et leurs référentiels républicains et patriotiques. Mais avec le brusque départ à la retraite du très populaire chef d’état-major Rachid Ammar, le ministre de la Défense se retrouve confronté à un défi supplémentaire : prévenir les tentatives de déstabilisation de l’armée et veiller à préserver sa neutralité face aux tentatives d’ingérence.

Fini la diplomatie ostentatoire

« Publicité ne rime pas forcément avec efficacité », explique Othman Jarandi. Diplomate de carrière, le successeur de Rafik Abdessalem pratique une politique étrangère beaucoup moins ostentatoire mais n’en est pas moins très actif. Celui à qui il incombe de rassurer les partenaires et les investisseurs étrangers n’a pas opéré de chambar­dement au sein des Affaires étrangères et tient, pour garantir la neutralité du ministère, à ce que les promotions soient assurées en interne.

Le statut de la Tunisie comme partenaire privilégié de l’Union européenne a permis au chef de la diplomatie de pouvoir travailler à « redonner au pays la place qui lui revient sur l’échiquier mondial ». Enfin, Jarandi doit aussi résoudre le problème des prisonniers tunisiens en Syrie – tout en estimant « que la reprise des relations entre les deux pays n’est pas à l’ordre du jour » – et dénouer le dossier complexe des Tunisiens disparus en Italie. Sa mission serait tout à fait accomplie s’il parvenait, à travers les circuits diplomatiques, à obtenir la restitution des biens mal acquis détenus à l’étranger par le clan Ben Ali.

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