Jeudi , 17 août 2017
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Entretien avec… Olfa Lamloum, politologue : La transition vue par deux quartiers d’«en bas»

 Olfa Lamloum dirige depuis 2013 le bureau d’International Alert en Tunisie. Chercheuse en sciences humaines, c’est elle qui a coordonné entre les membres de l’équipe de sociologues auteurs de l’ouvrage «Les jeunes de Douar Hicher et d’Ettadhamen». Un ouvrage dont elle nous révèle ici quelques-uns parmi les plus importants résultats.

 

Pourquoi avez-vous choisi Douar Hicher et Ettadhamen comme premiers terrains d’enquête d’International Alert en Tunisie  ?– Ces deux quartiers ne représentent pas notre premier terrain. Entre 2013 et 2014, des associations ont été encadrées par International Alert pour mener des expertises citoyennes à Kasserine afin d’identifier les problèmes liés à l’accès à l’eau et à la propriété foncière. Par la suite, nous avons voulu travailler sur l’urbain, en pensant en particulier à Tunis, toujours selon les axes de recherche d’Alert, à savoir les conflits socioéconomiques, la marginalisation, la précarité et la jeunesse. C’est alors que les territoires de Douar Hicher et d’Ettadhamen se sont presque imposés à nous, notamment depuis la tentative d’Ansar Echaria d’organiser leur congrès à Ettadhamen en mai 2013. Nous avons voulu par ce travail déconstruire cette image qui s’est imposée dans les médias à ce moment-là, celle d’un territoire marqué uniquement par les «violences salafistes», rappeler que les deux quartiers ont aussi été un foyer de mobilisation en 2010 et 2011 et aller au-delà de cette représentation pour comprendre les dynamiques sociales et économiques qui s’y trament. A Ettadhamen et Douar Hicher, on a voulu observer la transition par le bas. 

 

Le terrain de Douar Hicher et d’Ettadhamen était-il facile d’abord  ? Quelles difficultés avez-vous rencontrées pour approcher les jeunes des deux quartiers  ?– Chaque terrain a ses défis et ses difficultés. Un bon chercheur doit bricoler à chaque fois son protocole d’enquête et trouver les médiations adéquates pour établir ses modes d’accès au terrain, tout en gardant la distance nécessaire face à ses acteurs. Il est vrai que les deux territoires avaient leurs propres difficultés : nous y étions étrangers et portions en nous, sans le vouloir, les traces de leur stigmatisation, c’est-à-dire la croyance très forte de leur dangerosité. Mais au-delà de ces contraintes ponctuelles, se pose aujourd’hui en Tunisie une question de toute importance  : comment après 25 ans d’entraves qui ont empêché tout accès au terrain, construire à partir de presque rien une nouvelle tradition de recherche en sciences sociales ? Comment travailler ensemble  ? Comment poser les bonnes questions  ? Comment s’en sortir avec toutes les pesanteurs administratives  ?

 

La situation des jeunes a-t-elle changé après une révolution à laquelle ils ont effectivement pris part  ?– Nous leur avons posé cette question. L’enquête quantitative révèle que 44% des jeunes pensent que leur quotidien n’a pas changé depuis le 14 janvier 2011. Pis encore, 46% soutiennent que leurs conditions de vie se sont dégradées. Seuls 10 % estiment que leur situation s’est améliorée  : il s’agit essentiellement de personnes actives. Les 18-34 ans expliquent leur désenchantement par la cherté de la vie, la hausse du prix du transport et du paquet de cigarettes, le chômage, les privations. A cause de la dégradation de la situation sécuritaire, beaucoup de filles travaillant loin du quartier ont perdu leur emploi. Le rapport aux institutions basé sur la hogra (mépris) n’a pas changé. Le déficit de confiance entre les jeunes et les autorités se poursuit.

 

«  Dans les quartiers, les jeunes ont la haine envers la police  », témoigne dans l’ouvrage un interviewé. Par quoi expliquez-vous ce rapport très tendu entre le hakem (la police) et les jeunes de Douar Hicher et d’Ettadhamen  ? – Au temps du régime autoritaire, le dispositif sécuritaire avait trois fonctions. Primo, une fonction politique, qui interdisait toute parole et toute contestation. Secundo, une fonction économique, qui s’est développée au milieu des années 90, à travers le racket, la supervision et la régulation de l’économie illicite  : alcool et contrebande. Tertio, une fonction sociale, qui se renforce dans le sillage de l’application des politiques d’ajustement structurel. La police veille alors à contenir la pauvreté et les «classes dangereuses  » en jetant un filet étroit sur ces deux quartiers, à travers des rafles régulières. Certes après la révolution, les deux premières fonctions ont disparu. D’après les témoignages recueillis, il reste toutefois le filet social. On nous a parlé du «couvre-feu» du samedi soir, un déploiement policier intensif censé contenir la mobilité des jeunes, mais également des abus des violences policières, du contrôle d’identité même dans les bus, de l’absence d’un Etat de droit.

 

Pourquoi, à votre avis, ces deux quartiers, selon les représentations générales, sont-ils porteurs d’une image aussi stigmatisée  ?– Les territoires des banlieues urbaines et périurbaines, qui se trouvent à la marge de l’Etat et qui accueillent des populations pauvres ont toujours été stigmatisés. Rappelons-nous de Jebel Lahmar et de cette image d’une cité fabriquant des serial killers. Ce sont des territoires de la peur, labellisés comme infréquentables et que nous refusons de regarder en face. Cette stigmatisation justifie l’oubli et l’indifférence et permet l’économie d’une réflexion sur une politique publique pour résoudre les problèmes de la marginalisation. Résultat  : on produit deux Tunisie, une présentable et une seconde à cacher et à réprimer. Ben Ali a été très créatif à ce sujet.

 

Quelle est la place des salafistes à Douar Hicher et à Ettadhamen  ? Comment sont-ils considérés par les jeunes que vous avez interviewés  ?– Il est très difficile de répondre à cette question. Nous disposons uniquement d’hypothèses et de pistes de travail qui doivent être inscrites dans les conditions de l’enquête, à savoir six mois après la classification d’Ansar Echaria comme organisation terroriste. Ce contexte a rendu malaisée notre enquête et suscité légitimement de la méfiance à notre égard. Lorsque nous avons posé la question aux jeunes  : «Etes-vous pour ou contre cette classification ?», 57 % ont répondu qu’ils étaient contre. Cet indicateur est contrebalancé par un autre chiffre : 32% des interviewés de Douar Hicher considèrent le salafisme comme un «mouvement extrémiste» (moutachaded). Il y a donc ambivalence sur ce sujet. A la question «qu’est-ce que les salafistes représentent pour vous ? », beaucoup répondent «ce sont les enfants du quartier (awlad al houma)». Ils sont ainsi jugés au regard d’une «identité de défiance», basée sur la proximité sociale et territoriale. Selon les témoignages recueillis, le salafi est un jeune comme eux, qui vit dans l’incertitude et souffre de l’inégalité socioéconomique et de la stigmatisation.

 

Selon les résultats de votre enquête, Ennahdha a perdu sa position hégémonique dans ces deux fiefs. Pourquoi  ? Qui la remplace aujourd’hui  ?– A Douar Hicher et Ettadhamen, on assiste aussi à la mise en place d’une scène politique bipolarisée, entre Nida et Ennahdha, comme dans le reste du pays. On assiste également à une recomposition du champ islamiste. Ennahdha sur ce territoire, qu’elle dominait jusqu’à la veille de la révolution, a aujourd’hui des concurrents à sa droite qui la concurrencent  : Hizb Ettahrir et les différents types de salafisme, du piétiste au jihadiste. Ce qui ressort de nos questionnaires et focus groupes c’est que Ennahdha, comme d’autres partis politiques, n’est plus attractive aux yeux des jeunes  : 98 % des 18-34 ans considèrent que les hommes politiques privilégient leurs intérêts avant toute chose. Ce parti a déçu les jeunes pour deux raisons essentielles. Il n’a pas résolu la question sociale lorsqu’il a dirigé le gouvernement et il n’a pas appliqué un agenda purement islamiste, en capitulant notamment sur l’article premier de la Constitution. C’est dans le rejet du système politique institué, mais aussi dans le désenchantement des jeunes par rapport à la question sociale et leur désespérance que l’on peut également comprendre l’attractivité du salafisme auprès des 18-34 ans de Douar Hicher et d’Ettadhamen. Les salafistes leur procurent des réponses…ce sont les seuls qui viennent vers eux, leur offrant une reconnaissance et une protection.

 

Le jihad fait-il rêver les 18-34 ans de Douar Hicher et d’Ettadhamen  ?– A la question «connaissez-vous quelqu’un de votre entourage qui est parti en Syrie ?», 80% des interviewés ont répondu «oui». Tout comme partir clandestinement vers Lampedusa ou vers la Libye aujourd’hui, quitter un quartier dont le quotidien est fait de souffrances, de non-sens, de tensions avec la famille autour du chômage notamment est un fantasme. Beaucoup nous ont d’ailleurs affirmé que le quartier a été vidé en partie de ses jeunes après la révolution, à la suite de vagues successives de départs vers l’Italie.

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